“Avance au large…”

Témoignage de Sr Alixe Caro, Carmélite.

 

           Je suis l’aînée d’une fratrie de 4 : 2 filles, 2 garçons. Ma famille est de la Rivière. Le quartier d’origine de mon père s’appelle Le Ruisseau.

          Par le baptême, le petit ruisseau que je suis s’est jeté dans la rivière en l’église Notre Dame du Rosaire, dont c’est la fête aujourd’hui, pour aller vers le grand large de l’amour de Dieu par les Avirons.

         J’utilise cette image de l’eau pour jeter un rapide coup d’œil sur ma vie parce que le Seigneur s’est amusé à m’interpeller de cette façon. Avant de vous dire comment, je préciserai que ma mère née à Cilaos a grandi à la Rivière dans une famille d’adoption qui a eu pitié de la grande misère que vivaient ses parents. Cette famille a été une providence pour elle comme pour nous par la suite. Tout cet environnement familial était très pratiquant mais sans manifestation excessive de dévotion. Je les ai vus surtout s’investir dans les œuvres de solidarité. Par exemple, mes parents qui vivaient plutôt chichement à cette époque, ont trouvé un soir un vieux monsieur à la rue : ils l’ont invité à passer la nuit à la maison : il y est resté une dizaine d’années.

         Dans cette ambiance j’ai grandi sans jamais remettre ma foi en question même si à certaines périodes elle a été bien tiède ! Je ne me suis non plus jamais posé la question de la vie consacrée : ce n’était la préoccupation de personne. A tel point que je me disais souvent, je ne sais pas quelle voie je suivrai, mais je suis sûre d’une chose, je ne serai jamais bonne sœur !

         Et pourtant l’appel à la vie consacrée s’est fait entendre à l’âge de 26 ans au cours d’une retraite au monastère des Dominicaines à St Denis que je découvrais en même temps que je découvrais la vie monastique. Retraite en solitude mais néanmoins solidement nourrie des enseignements enregistrés du Frère Jean-Claude Sagne dont l’amitié et la prière m’ont toujours accompagnée.

        Cet appel est lié à une image souvenir que les sœurs m’ont donnée à la fin de mon séjour. Elle représentait leur monastère vu de chez elle et qui me rappelait le pont des paquebots que j’avais souvent visité dans mon adolescence. « Tu veux m’embarquer pour une croisière, mon bon Jésus, ok »…

        Et j’ai continué à travailler à la Préfecture où j’étais depuis 6 ans déjà, j’ai continué mon engagement dans le groupe de prière que je fréquentais depuis un peu plus de 3 ans, me disant : j’attends qu’il me précise un peu l’itinéraire de notre croisière.

        Le second signe m’est venu par une de mes connaissances qui m’envoie une carte de vœux avec la photo d’un voilier, voile repliée et la légende « A la veille de grand départ. » Le départ se rapproche mais pour où ?

        Le troisième signe m’est donné à l’occasion des vœux perpétuels d’une sœur de St Joseph de Cluny que je connaissais bien. Quelques semaines après la célébration elle me donne une image souvenir de l’évènement ; la photo : 7 barques amarrées accompagnée d’une phrase du Cardinal Etchegaray: «  Le Christ nous appelle à prendre le large. »

         Le large, est-ce partir en Suisse où une bourse m’est proposée pour suivre l’Ecole de la Foi ?

         Finalement, la réponse me vient quelques mois plus tard quand une amie me remet le dépliant réalisé par les sœurs du Carmel récemment arrivées dans le diocèse et qui s’activaient pour l’implantation d’un monastère. Ce qui m’a touché en plein cœur, c’est le nom de baptême de ce monastère : Notre Dame du Grand Large. Impossible de douter, le Christ ne m’appelait pas seulement au large mais au Grand Large. Le déplacement prévu n’était pas vers l’extérieur mais vers l’intérieur. Et cette fois-ci, sur la photo, plus de paquebot, ni de voilier, ni de barques mais trois rochers et la mer à perte de vue !

         Je prends alors contact avec la communauté ; quelques retraites ; un bref séjour dans un monastère en métropole lors d’un congé ; un stage de 3 trois mois dans la communauté fin 1983. Je me sens confirmée dans mon appel et j’en fait part à ma famille qui à une ou deux exceptions près ne manifeste aucun enthousiasme. Et le 15 août 1984, embarquement pour le Grand Large ! L’expression s’est révélée encore plus exacte quand pour l’inauguration du monastère en 1987, la chapelle s’est ornée du vitrail représentant la barque église sur les flots agités.

         J’ai lu que le Seigneur ne promet pas une traversée tranquille mais une arrivée à bon port.  Dés la 2eme année, les vents ont commencé à souffler : me rappelant l’épisode de l’Evangile où Jésus dort sur la banquette à l’arrière du bateau, je me suis dit : «  Je ne regarderai pas les vagues se jetant par-dessus bord, ni le vent qui agite tout, je veux rester assise à regarder Jésus dormir. Même quand il dort je suis en sécurité ! »

         Un autre épisode évangélique de tempête apaisée (Jean 6,21) s’achève ainsi « … mais aussitôt, la barque atteignit le rivage à l’endroit où ils se rendaient ». Et j’ai vraiment eu le sentiment d’aborder à un nouveau rivage où le Seigneur me découvrait des paysages tout neufs. Bien sûr, mon environnement était le même, mais c’est mon regard qui avait changé !

          C’est dire que tempête ou temps favorable, la croisière se poursuit de découvertes en découvertes. Ce que j’ai appris sur le monde (après tout le Carmel est implanté sur les 5 continents), sur les autres (la communauté et son réseau de relations n’est-elle pas un concentré d’humanité ?), sur moi-même (pas moyen de me fuir !), aucun voyage aussi bien organisé soit-il n’aurait pu me l’apprendre.

         Par-dessus tout c’est la Parole de Dieu et la présence maternelle de Marie qui m’ont servie et me servent de guide.

        Ainsi pendant une tempête qui a duré à peu près 2 ans c’est une parole du livre de Job (5,18) qui m’a fait tenir « C’est lui qui, en faisant souffrir, répare, lui, dont les mains, en brisant, guérissent »  Le Seigneur réalisait une intervention chirurgicale ! On n’a aucune envie de sauter au cou du chirurgien tant que tout n’est pas définitivement rentré dans l’ordre ! Mais après,  quelle légèreté !

        A travers ces étapes on devient plus libre, plus certaine de l’amour de Dieu.

        Il n’empêche que lors d’une nouvelle tempête, je me suis sérieusement disputée avec le Seigneur. Je lui ai  dit comme le prophète Jérémie : « Tu as abusé de ma naïveté ». « Tu sais bien que je n’aime la mer que de loin, que je ne connais rien à la navigation ni au monde marin où il n’y a pas d’appui solide. » Un peu calmée, j’ai ajouté: « J’aimerai bien savoir ce que tu as à me répondre ! » Et bien, je l’ai su. Prenant ma bible, j’ai trouvé : « … c’est ta providence, ô Père, qui tient la barre : tu as tracé un chemin sur la mer, un sentier assuré parmi les flots, montrant par là que tu peux sauver de tout danger, même si l’on prend la mer sans aucune compétence” (Sagesse 14, 3-5).

       Tout cela pour dire que je découvre toujours plus un Dieu dont l’amour s’intéresse à la minuscule créature que je suis dans le cosmos en perpétuelle naissance et qu’il m’appelle à lui ressembler de plus en plus. Il m’appelle à vivre aimée, aimante, libre et heureuse.

      J’ajouterai que tout ce chemin je n’ai pu le parcourir que parce qu’un homme libre et heureux, le Père Louis Rigolet, récemment décédé, m’a servi de guide pendant presque 30 ans.

                                                                     

           

 

 

 

 

 

 

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