La Trinité par P. Claude Tassin (22 Mai 2016)

 Proverbes 8, 22-31 (La Sagesse a été conçue avant l’apparition de la terre)

Le Livre des Proverbes engrange des sentences de diverses époques, propres à inculquer au Peuple élu la sagesse des générations successives. Mais, pour l’éditeur antique de ce recueil, *Dame Sagesse devient une personne. «Je grandissais à ses côtés», déclare-t-elle ici. Elle «l’enfançon» royal, la première-née de Dieu. Cette princesse, joyeuse fillette a tout vu de l’œuvre du Créateur, elle remplit l’univers de ses ébats et aime particulièrement la compagnie des humains. Mais le mot hébreu employé est difficile à interpréter. Les versions anciennes de la Bible ont vu en ce personnage «le maître d’œuvre», «l’architecte» d’une création soigneusement organisée. Comparer le Livre de la Sagesse 7, 22 ; 8, 6 et Ben Sira 24, 3-9.

Ce texte tardif de l’Ancien Testament aborde une grave question que se posent les religions monothéistes : comment les humains peuvent-ils connaître Dieu ? Car, si Dieu est Dieu, si différent de nous, il échappe à notre connaissance, de même qu’une brique ne peut savoir ce qu’est un cheval. Mais Dieu nous a donné la Sagesse, inscrite dans notre compréhension de la création ; elle nous donne l’intelligence de l’œuvre de Dieu. Si la Sagesse n’est pas Dieu, elle est son parfait miroir, à notre mesure. Ainsi l’Ancien Testament balbutie le mystère de la Trinité : Dieu se manifeste à nous comme le Père de la Sagesse, laquelle est le Fils, miroir du Père, Parole (Verbe) et Esprit.

* Dame Sagesse et Sainte Sophie. La Basilique Sainte Sophie d’Istamboul, devenue mosquée, n’était pas dédiée à une sainte, mais au Christ. Car Hagia Sophia, en grec, signifie « Sainte Sagesse ». Or, le Nouveau Testament raproche le Christ de cette Sagesse dont parle l’Ancien Testament (ainsi Colossiens 1, 15-20), lequel a imaginé d’autres personnifications par lesquelles Dieu se livre à nous, sans se laisser «posséder» : c’est l’Esprit, identifié à la Sagesse en Sagesse 9, 17, ou la Parole, le Verbe, (cf. Isaïe 55, 10-11).

Romains 5, 1-5 (Vers Dieu par le Christ dans l’amour répandu par l’Esprit)

La pensée de Paul est «trinitaire» dans le passage ici retenu, même si souvent ses exposés sont «binaires», parlant du Père et du Fils, l’Esprit, pour l’Apôtre, ne se distinguant pas toujours du Christ. Venons-en au texte. Plus haut, Paul a montré que Dieu a fait de nous des justes, justes à ses yeux, grâce à notre foi en lui, et non à cause de notre pratique de la Loi. L’Apôtre évalue à présent la condition nouvelle à laquelle nous sommes ainsi promus :

1) Jadis pécheurs, nous voici en paix avec Dieu, puisque la foi nous rend solidaires de Jésus. En lui, nous reconnaissons le Christ qui exerce sur nos vies sa puissance de Seigneur ressuscité. Il nous donne accès à la grâce, il nous introduit dans le palais de Dieu.

2) Et voici notre sujet de fierté : non pas nos mérites, mais l’espérance d’avoir part à la gloire de Dieu. Voilà notre fierté ! Car l’œuvre du Christ nous assure que Dieu veut nous conduire à sa gloire, c’est-à-dire à sa présence impressionnante, mais intime et définitive.

3) Nous éprouvons bien des détresses, des occasions de découragement. Nous les supportons comme un test («la vertu éprouvée», selon les mots de Paul), sachant que Dieu ne nous déçoit pas quand il nous appelle à espérer. Car il nous a donné cet Esprit qui nous apprend l’amour qu’il nous porte déjà. On remarquera «l’escalier» littéraire et spirituel que construit l’Apôtre : 1ère marche : la détresse ; un petit effort, et, 2ième marche : la persévérance ; 3ième marche : la vertu éprouvée ; 4ième marche : l’espérance. Et, avec l’espérance, nous sommes déjà arrivés, puisque c’est l’amour de Dieu qui nous donne des jambes. Beau programme de retraite spirituelle…

«*Justes par la foi», nous découvrons la Trinité au cœur de notre vie : dans l’amour que le Père nous porte, dans l’œuvre du Christ en notre faveur et par l’Esprit qui nous révèle la source de cet amour.

* Justes par la foi. En Romains 4, Paul médite sur Abraham. Celui-ci, selon les légendes juives, était un païen idolâtre, un «impie», quand Dieu l’appela et lui promit une descendance. Abraham a cru en Dieu, sur sa seule parole, simplement parce que Dieu est Dieu. C’est pourquoi Dieu l’a considéré comme un «juste», qui voit juste en se confiant en Dieu. Par là, Abraham est notre père, à nous qui croyons que Dieu nous pardonne et nous donne la vie, puisqu’il a déjà ressuscité Jésus, «livré pour nos fautes».

 

Jean 16, 12-15 (“Tout ce que possède le Père est à moi ; l’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître”)

Au Temps pascal de l’année C, nous lisions surtout Jean 14, premier des Discours d’adieu de Jésus présentés pas l’évangéliste. Aujourd’hui, nous puisons dans Jean 16. C’est une relecture de Jean 14, opérée par un autre Auteur inspiré. On y trouve les mêmes thèmes, mais sous des angles différents.

Avant le texte

Avant la page évangélique de ce jour, Jésus dit qu’il est bon pour les siens qu’il s’en aille : son départ commande en effet l’envoi du Défenseur, l’Esprit Saint (Jean 16, 5-7). C’est souvent parce qu’il est absent qu’un être aimé prend une place plus grande dans notre cœur et que nous le voyons mieux. De même, présence de l’Absent, l’Esprit révèle mieux Jésus. l’évangéliste souligne par là que le temps de l’Église, notre temps, n’a rien d’inférieur au temps de la vie terrestre de Jésus. En outre (versets 8-11), l’Esprit agira pour les disciples chrétiens comme un Défenseur contre «le monde», c’est-à-dire les forces opposées ou fermées au message de Jésus.

Le texte : un départ annoncé

Vient alors notre page d’évangile : J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter – en supporter le poids tragique qu’implique la Passion, puis la témoignage des disciples. Dans ces choses nombreuses encore à découvrir, l’évangéliste ne songe pas aux dogmes ultérieurs de l’Église, mais plutôt au tournant de Pâques, à la disparition de Jésus (comparer Jean 2, 22). Il faut du recul, l’expérience de la Résurrection pour que les disciples mesurent le sens des paroles et de la croix de Jésus.

Un chemin : l’Esprit de vérité

L’Esprit de vérité opérera en eux ce travail. Et, traduisons littéralement, il les «*acheminera (progressivement) dans la vérité tout entière» sur la mission du Christ, sur l’union profonde entre l’homme Jésus et le Père des cieux et sur leur propre mission de témoins. L’Esprit n’apportera pas une nouvelle révélation : il reprendra «ce qu’il aura entendu» de Jésus; il «glorifiera» Jésus, le mettant davantage en lumière dans le coeur des croyants. En même temps, il leur fera connaître «ce qui va venir». Il ne leur prédira pas l’avenir, mais, à chaque génération, il les éclairera sur la manière authentique de comprendre les paroles et les actes de Jésus en des situations nouvelles et imprévues.

«Tout ce que possède le Père est à moi», ajoute le texte. Jean a bien souvent souligné l’unité entre le Père et le Fils. Jésus peut donc définir la mission de l’Esprit qui, par là, est aussi l’Esprit du Père.

Dieu Trinité aujourd’hui et depuis toujours

En somme, l’évangéliste exprime une grande confiance dans la capacité des communautés chrétiennes à assumer leur histoire : l’Esprit les guide et les fait aller toujours plus avant dans la découverte de Jésus. Car la foi chrétienne commence par l’Esprit qui fait connaître et comprendre la personne de Jésus. Mais Jean fonde cette confiance sur l’unité de la Trinité dont, pour lui, le Fils reste le Révélateur, par son unité avec le Père, par son envoi de l’Esprit de vérité. Paul, lui (2e lecture), révèle la Trinité au cœur de l’expérience des croyants, dans leur espérance quotidienne.

Avec la figure de la Sagesse (1ère lecture), la Bible a préparé le mystère de la Trinité inscrit dans la fonction créatrice de cette Sagesse ; Une vieille tradition juive traduisait ainsi le début de la Bible : «Au commencement, la Parole du Seigneur, par la Sagesse, créa et acheva les cieux et la terre. (…) et un esprit d’amour de devant le Seigneur soufflait sur la face des eaux.» On comprend alors que les premiers théologiens chrétiens d’origine juive aient vu dans la création la collaboration du Christ, Sagesse, Parole du Seigneur, et celle de l’Esprit de l’amour de Dieu.

 “L’Esprit vous acheminera dans la vérité tout entière”. «Le Créateur de tous est unique. Il y a un seul Dieu Père, de qui tout provient ; il y a un seul Fils unique, notre Seigneur Jésus Christ, par qui tout existe ; il y a un seul Esprit, le don de Dieu répandu en tous (…) Puisque notre faiblesse serait incapable de saisir aussi bien le Père que le Fils, le Saint-Esprit est un don qui, par son intervention, peut éclairer notre foi pour laquelle l’Incarnation est un mystère difficile. (…) On le reçoit afin de connaître Dieu. (…) Car, s’il n’y a pas de lumière ou de jour, le service rendu par les yeux n’aura pas à s’exercer ; si aucun son ou aucune voix ne se fait entendre, les oreilles ne trouveront plus rien à faire ; si aucune odeur ne s’exhale, les narines seront sans utilité. Il en est de même pour l’esprit humain : si, par la foi, il ne reçoit pas le don du Saint-Esprit, il aura bien un principe naturel de connaissance de Dieu, mais il n’aura pas la lumière de la science» (Saint Hilaire de Poitiers, 4e siècle, Traité sur la Trinité).

 

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