L’Ascension par P. Claude TASSIN (Spiritain)

  Commentaires des Lectures du jeudi 14 Mai 2015

 

Actes 1, 1-11 (“Tandis que les Apôtres le regardaient, il s’éleva»)

Cette ouverture du Livre des Actes, lue chaque année à cette fête, assemble avec vivacité trois épisodes brefs : un prologue, un ultime dialogue, et l’enlèvement de Jésus.

1. Le prologue s’adresse à Théophile, destinataire du «premier livre», c’est-à-dire de l’évangile de Luc. Pour cet auteur, la mission du Christ a pour «commencement» son baptême par Jean. Dans l’évangile, Luc place l’Ascension au soir de Pâques. Au début des Actes, il la situe au bout de quarante jours d’apparitions qui préparent les disciples à leur mission en rappelant l’essentiel du message de Jésus : «le royaume de Dieu». Ce sont deux manières de présenter, dans le temps, un mystère qui échappe au temps. En d’autres termes, au-delà de ces incohérences chronologiques, la résurrection du Seigneur et son Ascension (Luc seul parle d’une ascension !) sont deux manières sublimes de raconter le même mystère pascal.

2. L’ultime dialogue s’articule ainsi : les Apôtres vont être baptisés dans l’Esprit Saint, comme Jésus le fut, au seuil de sa mission. Lecteurs des prophètes, ces témoins pensent que la fin des temps arrive, puisque l’Esprit revient, et que Jésus va restaurer le royaume pour Israël. Qu’ils se détrompent ! La fin des temps et de l’histoire relève de la seule décision du Père. Elle ne se calcule pas. Auparavant, l’Esprit fera d’eux des prophètes, témoins de Jésus, «jusqu’aux extrémités de la terre».

3. La scène de l’ascension est sobre : «* eux regardant il s’éleva», comme Élisée avait vu partir Élie et avait hérité de son Esprit (1 Rois 2). L’accent porte sur l’intervention des deux êtres «en vêtements blancs», des anges. Par eux, le Ciel confirme notre espérance (le Christ viendra), mais nous interdit toute attente béate et stérile.

* « Eux regardant…, à leurs yeux…, ils fixaient le ciel…, pourquoi… regarder vers le ciel…, de la même manière que vous l’avez vu. » Cinq mentions de «vision» pour treize lignes du lectionnaire. La clé de cette insistance se trouve dans la scène de l’ascension d’Élie en 2 Rois 2, 1-14, où se trouve la même insistance : Élisée recevra la plénitude de l’Esprit prophétique d’Élie s’il voit l’enlèvement céleste de son maître. Et il le voit ! Or, pour saint Luc, Jésus est le nouvel Élie. Comme Élisée hérita de l’Esprit prophétique d’Élie, de même les Apôtres hériteront, à la Pentecôte, de l’Esprit de Jésus.

 

Éphésiens 4, 1-13 (“Parvenir à la stature du Christ dans sa plénitude”)

La 1ère partie de la lettre (Éphésiens 1–3) exposait le «mystère» de Dieu, c’est-à-dire son plan de salut : par son Ascension, le Christ a reçu une stature cosmique et il réconcilie le monde avec le Père. Ce projet commence à se réaliser dans l’Église qui unit en son sein, au temps de l’Apôtre, des gens aussi opposés que des Juifs et des païens et, en notre temps, bien d’autres groupes encore.

Il reste à l’Église à devenir ce lieu de réconciliation qu’elle est déjà selon «la vocation à une seul espérance». Pour cela, qu’elle travaille d’abord à sa propre unité. Qu’elle donne au monde un témoignage de paix, dans l’unité d’un même Esprit, vibrant dans une même espérance, sous le regard du Père de tous. Et comment le peut-elle ?

Grâce à l’ascension du Christ. Ici, l’auteur reprend une lecture juive du Psaume 67 (68), 11 : Moïse «est monté sur la hauteur» (le Sinaï) ; il a entraîné à sa suite «des captifs», une désignation biblique du peuple en exode ; «il a fait des dons aux hommes» (les commandements). Mais l’Ascension de Jésus est supérieure à celle de Moïse. Ayant tout pouvoir sur l’univers, le Christ donne aux chrétiens leurs ministres (apôtres, prophètes, missionnaires [ou «évangélisateurs ). Ceux-ci aident l’Église, si elle est fidèle à sa vocation, à prendre sa place dans le monde et à former «l’Homme parfait», l’humanité adulte qui trouvera son unité dans le corps du Christ.

 

Marc 16, 15-20  (“Jésus fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu”) 

Pour savourer la richesse de cette page inspirée par Dieu, reçue comme telle par l’Église, et pour saluer l’humour (involontaire ?) du lectionnaire, il faut dire son statut particulier * d’appendice. Car, à l’origine, l’évangile de Marc s’achevait avec la peur des saintes femmes sortant du tombeau vide (cf. évangile de la veillée de Pâques B). D’ailleurs, de peur de choquer les fidèles, notre pudique lectionnaire propose pour la veillée pascale une lecture brève qui supprime Marc 16, 8 (vérifier !).

Cette nouvelle finale, lue aujourd’hui, vient d’un disciple chrétien anonyme du 2e siècle qui a complété le message de Marc en relisant les autres évangélistes, surtout saint Luc, mais aussi Matthieu et Paul. Trois aspects sont à souligner dans cette «compilation» éclairée.

La mission est une promesse toujours valable

Notre auteur organise soigneusement son discours. Pour lui, la mission chrétienne concerne le monde entier. Elle relève de l’ordre de proclamer la Bonne Nouvelle, en mettant les hommes devant un choix : « Celui qui croira…, celui qui refusera de croire. » Après l’ordre donné, viennent les conséquences de l’adhésion à l’évangile. D’une part, les croyants se trouveront eux-mêmes protégés des dangers mortels (serpents et poisons). D’autre part, ils continueront l’œuvre évangélique du Christ, en chassant l’esprit du mal et en guérissant les malades. L’Ascension du Seigneur, désormais «assis à la droite de Dieu», inaugure la réalisation de cette promesse. À l’époque où écrit cet évangéliste anonyme, les apôtres sont morts depuis longtemps. Pourtant, à ses yeux, la promesse reste valable jusqu’à nous, parce qu’il a vu que ces «signes» continuaient de s’accomplir chez les chrétiens de son temps.

La mission s’enracine dans une mémoire

Chaque expression de l’auteur s’enracine dans les évangiles qu’il a lus et qu’il réinterprète en fonction de l’Église de son temps : « Allez dans le monde entier », dit-il, en adaptant Matthieu 28, 19. Il se rappelle saint Paul insensible à la morsure d’un serpent (Actes 28, 1-6) et emprunte maints autres souvenirs aux Actes des Apôtres. Bref, «les signes» de la puissance de l’Évangile aujourd’hui ne se comprennent qu’en comparant l’histoire de ceux qui nous ont précédés dans l’apostolat.

La mission est une action de grâce

Le ton de cet évangéliste inconnu est empreint d’allégresse. Visiblement, il porte un regard émerveillé sur ce que Matthieu, Luc et Paul ont écrit et vécu au service de la mission qu’ils avaient reçu du Christ. Au fond, il se réjouit de ce que ces héros de la foi ont vécu depuis le moment où le Christ a disparu, assis désormais à la droite de Dieu (comparer Actes 2, 34). Cette disparition est le mystère que nous nommons «Ascension». L’auteur se réjouit d’une identité d’expérience entre, d’une part, ce qu’ont réalisé les apôtres qu’il n’a pas connus et, d’autre part, ce qui se vit dans l’Église pour laquelle il complète le manuscrit d’un Marc dont il juge la finale (Marc 16, 8) peut-être trop pessimiste.

À la suite de Luc (1ère lecture) et de l’auteur des Éphésiens (2e lecture), le Pseudo-Marc nous rappellerait donc que le départ du Christ est une chance extraordinaire pour que l’œuvre de Jésus prenne sa pleine dimension.

* L’appendice de l’évangile de Marc (Marc 16, 15-20). 1) On dit qu’un écrit biblique est «authentique» s’il vient bien de l’auteur que lui attribue la tradition ; par exemple si la 1ère lettre de Pierre est de la main de Pierre – ce qui, d’ailleurs, fait problème. En ce sens, on estime généralement que la finale «longue» de Marc – la page évangélique de cette messe – n’est pas authentique. 2) On dit qu’un écrit est «inspiré» si les Églises le reçoivent comme vraie Parole de Dieu, régissant la foi. 3) Selon la foi catholique, ces deux notions ne se recouvrent pas complètement : un écrit peut être «inauthentique», mais réellement «inspiré» par l’Esprit Saint. Suprême humour de la liturgie, c’est cette page d’évangile… qui n’est pas de Marc, qui est choisie pour la fête de saint Marc, le 25 avril. Pauvre saint Marc !

 

 

 

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