Le Livre de l’Apocalypse : Introduction

jésus christ 1.

Dans la Bible, nous allons le voir, le Livre de l’Apocalypse n’a pas pour sujet la fin du monde, mais la Révélation du Mystère du Christ, vrai Dieu et vrai homme, mort et ressuscité pour le salut de tous les hommes… « Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 6,38), et « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,4)…

Introduction générale au Livre de l’Apocalypse

 

             A l’exception de l’Evangile selon St Matthieu qui avait peut-être un original en araméen, tous les Livres du Nouveau Testament ont été rédigés en grec et le titre « Livre de l’Apocalypse » ne fait que reprendre le premier mot grec de cet ouvrage : « Apocalypse de Jésus Christ ». Or, « apokalupsis » en grec ne renvoie pas à des catastrophes ou à des bouleversements, mais il signifie : « Révélation »…

            Le « Livre de l’Apocalypse » est donc une « Révélation de Jésus Christ », de son Mystère, de son œuvre universelle de Salut par sa Mort et sa Résurrection. Le premier bénéficiaire de cette « Révélation » fut son auteur lui-même qui raconte au tout début « la vision » qu’il eut du Christ Ressuscité « le Jour du Seigneur », c’est-à-dire un Dimanche. Et toute la suite du Livre ne fera que raconter les conséquences de cette Présence du Ressuscité au cœur de son Eglise, et donc au cœur du monde… L’auteur en parlera immédiatement en termes de bonheur : « Heureux » celui ou celle qui accueillera dans son cœur et dans sa vie le Mystère de ce Fils Ressuscité qui désire nous rejoindre au plus profond de nous-mêmes pour nous communiquer sa Vie et vivre tout simplement notre vie « avec nous »…

             Et pourtant, le Livre de l’Apocalypse a été écrit dans un contexte de persécution des chrétiens, pour soutenir leur foi, leur espérance et les aider dans leur combat. Ils avaient déjà connu la souffrance avec l’empereur romain Néron (54-68 après J.C.). C’est lui en effet qui décida de la mort de St Pierre et de St Paul dans les années 64-67. Mais il s’agit très probablement ici de la persécution qui éclata sous l’empereur Domitien (90-95 après JC). C’est ainsi que « La Bête » désigne avant tout dans l’Apocalypse l’Empire Romain avec Rome, sa capitale, que l’auteur nomme « Babylone la Grande », en référence à l’Ancien Testament. Ses « sept Têtes » font allusion aux « sept collines » sur lesquelles la ville était construite. Et 666, « le chiffre de la Bête », renvoie, selon le langage codé de l’époque ou bien à des surnoms de l’empire romain, « Latin », « Titan », ou bien, (616 selon certains manuscrits) à l’empereur Caligula ou à tout empereur divinisé.

            Les circonstances difficiles dans lesquelles ce Livre a été écrit ont déterminé son style, avec l’emploi continuel d’images et de symboles… En effet, « en période de persécution, Jean se doit de faire appel à un langage codé, qui pourra ranimer l’espérance des chrétiens sans les exposer ouvertement à la tyrannie du pouvoir impérial romain. Jean fait donc usage d’un langage que seuls les chrétiens pourront décoder et comprendre pleinement »[1]. L’auteur utilise ainsi :

1 – des symboles universels, comme par exemple le chiffre 4, qui renvoie aux quatre points cardinaux et souligne justement la dimension d’universalité ; ou encore l’épée, symbole de violence qui n’hésite pas à répandre le sang…

2 – des symboles déjà utilisés dans l’Ancien Testament,  facilement compréhensibles par ceux-là seuls qui connaissent les Saintes Ecritures. On trouve ainsi « le Fils de l’Homme » du Livre de Daniel, « l’arbre de vie » du Livre de la Genèse, « la manne cachée » qui renvoie au Livre de l’Exode…

 3 – des symboles dévoilés par l’auteur lui-même que seule une lecture attentive et assidue permet de comprendre : ainsi « les étoiles » qui renvoient au mystère des différentes Eglises locales…

 4 – des symboles créés par l’auteur à interpréter à la lumière de l’ensemble du Livre, et il est parfois difficile de choisir entre plusieurs possibilités… Mais si elles sont toutes en cohérence avec l’ensemble, pourquoi choisir ?… Le sens n’en est alors que plus riche…

             Selon Justin (+150) et Irénée de Lyon (+180), l’auteur du Livre de l’Apocalypse, qui se nomme lui-même « Jean », serait St Jean l’Evangéliste. Mais beaucoup pensent à un disciple qui, selon la tradition de l’époque, aurait repris le nom de son Maître pour honorer sa mémoire… Les destinataires sont les chrétiens « des sept Eglises » mentionnées aux chapitres deux et trois. Mais le chiffre sept étant symbole de perfection, c’est toute l’Eglise d’Asie Mineure, et même l’Eglise Universelle, qui est concernée.

                                                                                                                                  D. Jacques Fournier

 Tenture Apocalypse Angers 14°s

Tenture de l’Apocalypse exposée à Angers (14° s)

Introduction proposée par la nouvelle Traduction Liturgique (CNPL)

 Heureux lecteur !

 L’Apocalypse est un livre à lire. Jean, qui se présente comme son auteur, y promet du bonheur : “ Heureux celui qui lit, heureux ceux qui écoutent les paroles de la prophétie et gardent ce qui est écrit en elle, car le temps est proche ” (1,3). Cest que ce livre-prophétie porte le beau nom grec d’apokalupsis (Ἀποκάλυψις) qui ne signifie nullement malheur ou catastrophe, mais révélation, dévoilement. Et il s’agit, selon les premiers mots du livre, de la “ révélation de Jésus Christ ” (1,1). Cette révélation est confiée à la lettre du texte, que Jean présente comme l’aboutissement d’une chaîne de transmission qui part de Dieu et aboutit au livre. Entre deux, les relais-témoins nécessaires ont été Jésus Christ lui-même, mais aussi l’ange et finalement Jean, qui atteste “ comme parole de Dieu et témoignage de Jésus Christ tout ce qu’il a vu ” (1,2).

 Apostolicité, inspiration, canonicité. La question de l’auteur

 L’auteur de l’Apocalypse dit s’appeler Jean (1,1.4.9 ; 22,8). Cherchant à l’identifier historiquement, la tradition des deux premiers siècles y voit l’Apôtre Jean des Évangiles, l’un des Douze, à qui est attribué aussi le Quatrième Évangile (hypothèse à laquelle a succédé celle, privilégiée aujourd’hui, du “ disciple bien-aimé ”, maître d’une école johannique). C’est l’interprétation de Justin déjà (Dialogue avec Tryphon, 81,4), puis d’Irénée (Contre les hérésies, IV.20.11) qui n’hésite pas à prêter longue vie à l’Apôtre puisqu’il situe cette révélation sous le règne de Domitien, vers 94-95 ap. J.-C. (hypothèse encore majoritairement suivie aujourd’hui, aux dépens de celle des années 68-70, sous Néron). Durant cette période, en Occident et à Alexandrie, du fait de son apostolicité reconnue, l’Apocalypse est reçue comme livre inspiré, donc canonique. On ne sait trop pourquoi certaines Églises d’Orient par contre ne l’inscrivent que tardivement au canon de leurs Écritures (VIe siècle en Syrie, plus tard encore en Grèce).

C’est pourtant à Rome que le prêtre Caïus, au IIIe siècle déjà, considérant l’Apocalypse comme un écrit gnostique, la fait proscrire comme hérétique et apocryphe. Peu après, Denys, évêque d’Alexandrie de 248 à 264, sans pourtant la rejeter hors du canon, refuse d’y voir la main de l’Apôtre, la différence de style et de thèmes avec le Quatrième Évangile lui paraissant trop marquée. Prolongeant cette quête d’auteur, Eusèbe de Césarée propose d’identifier Jean de Patmos avec le “ presbytre Jean, disciple du Seigneur ” dont il trouve mention dans un écrit de Papias. La question est donc posée: l’auteur est-il Jean l’Apôtre, ou un autre Jean ? L’enquête historienne ne permet pas d’en décider.

S’intéressant, comme Denys déjà, à la question littéraire, l’exégèse critique du XIXe siècle échafaude quant à elle deux hypothèses, perdurant jusqu’à aujourd’hui, qui sont diamétralement opposées. Se basant sur des critères de langue et de style, la première juge impossible qu’une même main s’exprime de manière incorrecte dans l’Apocalypse (au grec truffé d’erreurs) et raffinée dans l’Évangile. Elle renverse donc l’ordonnance chronologique la plus communément postulée, et fait de l’Apocalypse une œuvre antérieure du seul Apôtre Jean (peu cultivé et relégué sur son île de Patmos), et de l’Évangile un écrit plus tardif rédigé à Éphèse par des disciples lettrés. Quant à la seconde, se fondant principalement sur des repérages thématiques, elle juge que la présence dans l’Apocalypse de figures johanniques caractéristiques (l’Agneau, l’eau de la vie, etc.) permet de postuler une identité d’auteur. Nouvelle énigme, donc.

Mais qu’en dit le texte de Jean lui-même ? À y regarder de près, l’on découvre que l’auteur, qui parle des Apôtres (18,20) et du groupe des “ douze Apôtres de l’Agneau ” (21,14), ne se présente jamais lui-même comme tel. Il ne s’attribue pas plus le titre d’Ancien, alors qu’il fait des vingt-quatre Anciens une figure majeure de son livre (4,4.10 ; 5,8 ; 11,16 ; 19,4 ; sans le chiffre : 5,5.6.11.14 ; 7,11.13 ; 14,3). De plus, en déclinant son nom à plusieurs reprises (“ moi, Jean ”), il ne se cache derrière aucun pseudonyme, à la différence notamment de nombreuses apocalypses juives contemporaines, ou de Daniel dans le Premier Testament. D’où tire-t-il dès lors son autorité ? Il l’indique lui-même dans le récit de sa vision inaugurale (1,9-20). Le Vivant, mort mais désormais vivant pour les siècles des siècles, lui apparaît sur l’île de Patmos et lui dit : “ Ce que tu vois, écris-le dans un livre et envoie-le aux sept Églises ” (1,11, ordre réitéré en 1,19). Cette parole donne à Jean mission d’écrivain. Sans identité historique précise, il n’en est ainsi pas moins investi d’une solide identité et autorité littéraire. Les nombreux “ j’entendis ” et “ je vis ” qui ponctuent sa prophétie le rappellent au lecteur : c’est de la parole d’un autre et d’une vision qui lui advient qu’il est le témoin, autorisé.

Structure du livre

Qu’en est-il de la structure du livre ? Les multiples détours, ruptures et répétitions du texte ont fait émettre l’hypothèse, invérifiable, de plusieurs manuscrits ou rédactions successives. Ce qui est sûr, par contre, c’est que le livre, en son état final, ne se laisse enfermer dans aucune logique d’évidence. De multiples propositions de plan ont été suggérées, dont certaines, se fondant sur des critères chronologiques, veulent rapporter au présent des Églises les chapitres 1 à 3, puis à l’avenir du monde les chapitre 4 à 21. Cette proposition ne prend pas en compte le fait que l’Apocalypse brouille du début à la fin tout repère temporel par des allers-retours incessants entre présent, passé et futur. D’autres lectures optent dès lors pour l’observation de critères formels d’ordre littéraire, parmi lesquels sont patents, sur fond d’enchaînement continu des visions, la récurrence de l’expression “ je fus saisi (ou transporté) en esprit ” (1,10, puis 4,2 et 17,3) ainsi que quatre séries de sept éléments nommés “ septénaires ”. Prenant notamment en compte ces indices, la Table proposée ci-après permet au lecteur qui se risque à une lecture suivie du livre de ne pas s’égarer en chemin. Quelques remarques suffiront à en expliciter les principaux axes signifiants.

                   I – Le lecteur est tout d’abord invité à passer par le porche monumental que constitue la Vision inaugurale et les Lettres aux sept Églises d’Asie (1,9 à 3,22).

Christ - Angers

 

Vision inaugurale du Christ ressuscité, au milieu des sept candélabres, les sept Eglises… 

“De sa bouche sort une épée acérée à double tranchant”, la Parole de Dieu (Angers)

 – Dans l’île de Patmos, Jean est gratifié de la vision d’un “ être qui semblait un fils d’homme ” (1,13) mais dont l’aspect et les attributs revêtent un caractère glorieux et transcendant (1,9-20).

 – Se manifestant à lui comme le Vivant, ce personnage majestueux lui intime l’ordre d’écrire aux sept Églises d’Asie, pour lesquelles il lui dicte le contenu de sept lettres (ch. 2–3). Chacun de ces messages, destiné à la lecture de toutes les Églises, est nommément adressé à chacune d’elles, et déployé dans une structure récurrente d’une Lettre à l’autre. Ce premier septénaire, de facture moins apocalyptique que la suite, présente ainsi les sept Églises d’Asie comme les destinataires internes du livre. Il permet aussi au lecteur de s’apprivoiser à l’univers apocalyptique étonnant qui s’offre à lui. 

7 Eglises-Angers

Les sept Eglises (Angers)

                   II – Une première série de visions s’ouvre alors, qui se déploie de 4,1 à 11,19.

 – Elle s’inaugure par l’immense liturgie des ch. 4–5. Celle-ci met en place les acteurs qui organiseront bientôt la dynamique du septénaire des sceaux : Trône divin, Siégeant, Vivants, Anciens du ch. 4, Livre scellé et Agneau du ch. 5. Tous ces acteurs sont d’abord positionnés de manière statique, puis progressivement articulés les uns aux autres quand la scène s’anime en liturgie d’adoration et de louange. Vient alors la séquence du deuxième septénaire, celui des sept sceaux (6,1–8,5). Le rythme d’ouverture des sceaux du Livre y est d’abord rapide (succession des quatre premiers éléments), puis ralenti. Les cinquième, sixième et septième sceaux sont détachés les uns des autres, et surtout un long intermède vient s’intercaler entre le sixième et le septième, avec les épisodes des 144.000 protégés et de la foule immense au ciel (ch. 7). C’est dire que le texte éprouve la patience du lecteur : réjoui d’abord, celui-ci est ensuite déçu par le parcours des visions, qui s’achève, avec l’ouverture du septième sceau, non sur la révélation de la Fin, mais sur “ un silence d’environ une demi-heure ” qui précède une petite liturgie céleste (8,1-5). Le lecteur reste étonné : qu’est-ce qui se révèle là, en fait de signe à lire et de parole à entendre ?

 – Heureusement pour lui, le troisième septénaire, celui des trompettes (8,6 à 11,19) qui s’ouvre alors, ne succède pas chronologiquement à celui des sceaux, comme si l’Apocalypse consistait en une suite continue d’événements allant jusqu’à la parousie prochaine. Mettant en œuvre le principe dit de la “ récapitulation ”, ce nouveau septénaire reprend et reparcourt ce qui a été raconté ou annoncé plus ou moins explicitement dans le précédent. On y retrouve la même dynamique. Après la sonnerie des quatre premières trompettes, la cinquième ouvre un épisode plus long, et entre la sixième et la septième s’insère un nouvel intermède : l’évocation de la manducation d’un petit livre par Jean, ainsi instauré prophète d’un temps nouveau (ch. 10) et celle de la destinée de deux témoins prophètes (ch. 11).

                   III – Une deuxième série de visions s’étend de 12,1 à 22,5. Au cœur de cette longue plage textuelle se donne à lire le quatrième et dernier septénaire, celui des coupes (ch. 16).

 – Cette série s’ouvre à nouveau par une grande vision céleste, celle de la Femme couronnée d’étoiles et du Dragon, avec le combat qui les oppose (ch. 12). Elle est suivie de la vision, sur terre, d’un autre combat : celui que mènent deux Bêtes, celle de la mer, puis celle de la terre (nommée “ faux prophète ” en 16,13 ; 19,20 et 20,10), qui, se mettant au service du Dragon, égarent les habitants de la terre, les fourvoient dans l’idolâtrie et mettent à mort ceux qui leur résistent (ch. 13). Le ciel ne reste pourtant pas inactif, puisqu’on y célèbre, comme en contrepoint à ce désastre et pour en révéler l’issue lumineuse, la victoire de l’Agneau et de ses 144.000 compagnons (14,1-5).

 – Vient alors une séquence organisée autour du septénaire des coupes (14,6 à 16,21) : on y annonce et prépare le Jugement (14,6-20), y résonne déjà le Cantique des vainqueurs (15,1-4) et se déploie la série de déversements des sept coupes de la colère de Dieu, selon un rythme déjà connu (six premiers éléments, puis intermède, puis septième élément).

 Le Jugement et la chute de Babylone la Grande, la prostituée, “ mère des prostitutions et des abominations de la terre ” (17,5) sont ensuite montrés au visionnaire et présentés au lecteur dans une série de tableaux impressionnants (ch. 17–18). Au terme, et en contraste avec les lamentations de ceux qui, peu avant, pleurent sur Babylone dévastée, un grand “ alléluia ” s’élève dans le ciel (19,1-10) : il associe foule nombreuse, Anciens et Vivants dans la même acclamation du Dieu qui a jugé la grande prostituée.

Chute de Babylone - Angers

Chute de Babylone (Angers)

 – C’est l’heure désormais où les ennemis de Dieu et de son règne sont l’un après l’autre neutralisés. Se succèdent : la victoire du Cavalier sur la Bête, le faux prophète et les rois (19,11-21) ; l’enchaînement du Dragon et le règne de mille ans avec le Christ (le millénaire de 20,1-6) ; le combat final et la victoire sur Satan (20,7-10) ; le jugement des morts et la neutralisation de la Mort et du Séjour des morts (20,11-15).

 – Le lecteur est ainsi acheminé vers la vision de l’avènement du monde nouveau (21,1–22,5) : ciel nouveau et terre nouvelle ; Jérusalem nouvelle, qui descend du ciel pour devenir la demeure de Dieu parmi les hommes. 

                   IV – Reste l’écrin de l’Apocalypse, son prélude et son final.

 – Au début, nous l’avons indiqué déjà, un prélude (1,1-8) offre au livre de se présenter lui-même à son lecteur comme porteur de “ la révélation de Jésus Christ ” au travers de paroles prophétiques écrites pour son bonheur (1,1-3). Une adresse (1,4-8) précise ensuite qui parle à qui. La voix du texte y délègue d’abord la parole à Jean, qui souhaite grâce et paix aux Églises “ de la part de Celui qui est, qui était et qui vient, de la part des sept esprits qui sont devant son trône, de la part de Jésus Christ… ”, dont l’œuvre libératrice est ensuite solennellement déployée (1,4-5). Y répond comme la voix d’une assemblée qui donne, par son “ amen ”, plein accord aux paroles proférées (1,6). Résonne alors une autre voix, anonyme, annonçant : “ Voici qu’il vient avec les nuées… ” (1,7), puis une voix présentée comme parole du “ Seigneur Dieu ” : “ Moi, je suis l’Alpha et l’Oméga, Celui qui est, qui était et qui vient, le Souverain de l’univers ” (1,8). Le “ nous ” que Jean introduit à trois reprises en ces versets invite le lecteur à s’associer lui aussi à ce dialogue. Le Christ y est acclamé, en son amour sauveur : “ À lui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, qui a fait de nous un royaume et des prêtres pour son Dieu et Père, à lui la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. Amen ” (1,5-6).

 – Tout à la fin du livre et comme en écho à ce prélude se retrouvent, dans le final (22,6‑21), des expressions et surtout le ton du début, comme si tout le livre se présentait comme une longue lettre. C’est là que le souffle qui l’anime d’un bout à l’autre trouve à s’exprimer avec le plus de force, dans l’intensité d’un nouveau dialogue liturgique où le désir de la venue de Jésus se dit sur ses lèvres (“ Oui, je viens sans tarder ”) et dans la demande de son partenaire (“ Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! ”, 22,20). Le désir parlé, échangé, entre l’Église-Épouse et son Époux, aux derniers versets de la Bible chrétienne, dit clairement que ces réalités sont à disposition des lecteurs, maintenant.

 La structure de l’Apocalypse porte ainsi en elle un dynamisme d’épiphanie vocale qui trouve sa pleine force d’expression dans l’échange des voix du final. L’irréductible et l’indomptable de la parole qui porte la prophétie y manifeste toute sa vigueur. L’alternance entre récits en prose et poèmes liturgiques (cf. les cantiques des chapitres 4–5, 11–12, 15 et 19, repris et chantés dans la Liturgie des Heures) convie comme tout naturellement le lecteur à joindre sa voix à celles qui y célèbrent le triomphe de la vie sur les puissances du mal et de la mort.

Agneauimmole

“Gloire à l’Agneau Immolé !”

Apocalypse et littérature de crise

 Peut-on dès lors trouver issue à l’une des énigmes auxquelles est affrontée l’exégèse du livre : s’agit-il d’une littérature évoquant une situation réelle de persécution plus ou moins active de certaines communautés chrétiennes dans l’empire romain idolâtre de la fin du Ier siècle (hypothèse longtemps privilégiée) ? Ou d’une fiction dans laquelle l’écriture apocalyptique a pour fonction de faire naître la crise au sein même de ces communautés, de les provoquer à un regard critique en dénonçant leur trop facile compromission avec le milieu ambiant (hypothèse nouvellement soutenue) ? Sans doute, ces deux interprétations ne se contredisent-elles pas, dans la mesure où l’orientation du livre convie bel et bien son lecteur à discerner, pour s’en distancer, toute forme d’asservissement à des pensées ou comportements idolâtres, qu’ils soient individuels ou collectifs. À plusieurs reprises, le lecteur est invité à faire preuve de sagesse et d’intelligence (cf. 13,18 ; 17,9) pour interpréter sa vie et le fonctionnement des institutions sociales, politiques et religieuses à la lumière du vrai, et non de l’illusion ou du mensonge. Les chapitres 12 et 13 sont à ce titre exemplaires, qui mettent en scène le processus idolâtrique, au sein duquel blasphème divin et meurtre des frères s’enchaînent et s’appellent comme deux formes de la même perversion.

Pluralité des lectures

             L’Apocalypse est un livre aux richesses aussi étonnantes que foisonnantes. Aucune des méthodes de lecture mises en œuvre au cours des siècles pour le lire n’en épuise la signification. Et toutes y trouvent de quoi s’y exercer : lecture historico-critique (questions d’auteur, de rédaction, de milieu de production, de cadre socio-historique des communautés d’Asie Mineure du Ier siècle, de données archéologiques, etc.), lecture féministe (l’Apocalypse figure la Femme enfantant un fils, puis l’Épouse de l’Agneau, mais aussi, en contraste, la grande prostituée, et Jézabel, la femme qui se dit prophétesse, etc.), lecture écologiste (figuration du cosmos, des astres, de la terre et du ciel, des arbres, de l’eau, des fleuves…), libérationniste (sociologique et politique, qui exploite la critique apocalyptique du pouvoir mondial de l’argent et du commerce), spirituelle (son langage amoureux fait écho à celui du Cantique des Cantiques), etc. Recevant l’Apocalypse dans toute sa force d’œuvre littéraire et s’appliquant à la lire en son statut synchronique final, l’exégèse des dernières décennies s’est quant à elle enrichie des outils fournis par les sciences du langage (narratologie et sémiotique notamment) et les sciences humaines (psychologie et psychanalyse entre autres).

             En résulte, pour la lecture de l’Apocalypse, une capacité nouvelle de prêter attention à la parole qui cherche à se faire entendre entre Jean et ses destinataires du Ier siècle (les sept Églises d’Asie mineure) et qui continue à se dire, en tout lieu et toute époque, entre le texte et ses lecteurs. Car l’actualité du livre prend source aux questionnements humains fondamentaux qu’il met en travail : vie et mort, au-delà et jugement, salut et rétribution, bien et mal, injustices sociales et pouvoirs totalitaires… L’Apocalypse, qui clôture la Bible chrétienne, n’achève donc en rien sa lecture mais la stimule. Elle convie, plus qu’aucun autre livre, à l’incessant labeur d’interprétation qui incombe à chaque génération et à tout lecteur. Si celle-ci a pu donner lieu à des dérives sectaires, teintées de fanatisme et d’illuminisme, (et cela se trouve parfois aujourd’hui encore), elle contribue surtout à nourrir la foi des communautés chrétiennes en la conduisant au lieu de la plus grande contemplation et de la plus vive action : celle de l’Alliance entre Dieu et les hommes, en sa forme nuptiale, dans les noces de l’Agneau et de l’Église (21,2).

 En clôture du Livre chrétien : place à la parole, dans la chair

 L’Apocalypse renouvelle le langage de la foi chrétienne. Elle permet une exploration du mystère qui sous-tend tout le Nouveau Testament, celui de Jésus Christ crucifié, relevé d’entre les morts et devenu participant de la royauté souveraine de Dieu. Tout au long du livre se donne à entendre le lien qui unit les fidèles (saints, élus, martyrs aussi) à Jésus, Christ, Agneau immolé debout (5,6), Cavalier triomphant nommé “ Parole de Dieu ” (19,13), le Vivant (1,18) loué comme “ Roi des rois et Seigneur des seigneurs ” (17,14 ; 19,16). Éminemment christologique, l’Apocalypse mérite bien, ne serait-ce qu’à ce titre, la qualification de “ Cinquième Évangile ” qui lui est parfois attribuée.

Elle déploie de plus une théologie des Églises et de l’Église (chandeliers et étoiles du ch. 1 ; messages des ch. 2-3 ; Femme mère d’un enfant mâle et d’une nombreuse descendance du ch. 12 ; Femme Épouse de l’Agneau de 21,9…) et une admirable évocation, tout au long du livre, du témoignage de ceux qui partagent avec Jean “ la détresse, la royauté et la patience en Jésus ” (1,9). Elle ouvre l’espace et le temps terrestres aux horizons du ciel et de l’éternité, avec l’espérance que fonde, pour les morts, la résurrection du Christ. La “ première résurrection ” (ch. 20) rend participant chaque être créé de l’actuelle puissance de la résurrection.

On peut regretter, sans doute, qu’un tel ferment d’espérance ne s’élève que trop peu au cœur des liturgies de l’Église (catholique). En dehors du temps pascal (chaque deux ans, en semaine), où en sont proposés de larges extraits, le cycle liturgique ne prévoit de lire l’Apocalypse qu’en la solennité du Christ Roi (1,9-20), de l’Assomption de Marie (ch. 12) et en la fête de tous les Saints (ch. 7).

 Reste que cette parole de Dieu attestée en Jésus Christ retentit jusqu’en la pierre des tympans des cathédrales, dans la lumière de leurs vitraux, dans les lettres vivaces et les couleurs de chaudes enluminures, et qu’elle se donne aujourd’hui encore à lire, écouter, garder en ce livre toujours disponible à la lecture. Là commence, pour chacun, la vraie “ apocalypse ” : quand se joue, dans la chair, l’écoute de la parole et sa pratique. Jean n’a-t-il pas lui-même mangé le petit livre que lui tendait l’ange descendu du ciel (ch. 10), éprouvant en lui douceur et amertume, et figurant par cette manducation le trajet de la parole jusqu’au plus intime du corps de l’homme ? L’Apocalypse, écriture de la Fin et fin de l’Écriture, clôt la Bible chrétienne. Réécrivant l’histoire, elle réinterprète tout. Le Livre complet, achevé, définitif, laisse place au Christ Vivant et au travail de la parole en la chair des humains. Lisant le Livre, sachant qu’il n’y a rien à y ajouter ou retrancher désormais (22,18-19), le lecteur peut librement en sortir pour vivre en régime d’incarnation. Ce travail d’humanisation prolonge l’œuvre du Verbe dans la chair des hommes, pour la joie d’une vie sauve. Le lecteur est ainsi convié à laisser place en lui, ici et maintenant, à une “ apocalypse ” désirée : “ Viens, Seigneur Jésus ”, toi qui te tiens à la porte (2,20) !

                                                                                                                     D. Jacques Fournier

_________________________

 

[1] « L’APOCALYPSE », Jean-Pierre PRÉVOST (Bayard Editions/Centurion » ; Collection Commentaires ; Paris 1995) p. 17.

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