Mc 2,18-3,6 : le désir de Dieu, c’est l’homme vivant.

1 – L’appel de Lévi (Mc 2,13-14)

 

Jésus vient de guérir un paralytique en signe du pardon des péchés qu’il est venu offrir bien réellement, bien concrètement, au Nom de son Père : « Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre, je te l’ordonne, dit-il au paralytique, lève-toi, prends ton grabat et va-t’en chez toi » (Mc 2,10-11). Notons bien le « sur la terre »  car c’est dès maintenant, dans le concret de notre existence, que le pardon des péchés nous est offert. Dans la foi, nous pouvons donc expérimenter ses conséquences dès ici-bas, si, bien sûr, nous acceptons de le recevoir. Elles seront essentiellement de l’ordre de la vie : nous les découvrirons en les vivant, dans la vérité de notre être pécheur reconnu et offert avec confiance au « Père des Miséricordes » (2Co 1,3). En effet, « le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 6,23). La mort dont parle ici St Paul n’est évidemment pas la mort physique : les pécheurs sont bien vivants, mais ils vivent mal. Et leurs actes manifestent qu’ils sont dans un état spirituel que Paul qualifie de « mort ». Toute une dimension d’eux-mêmes est comme « morte », inexistante. Bien souvent, ils n’ont jamais pris conscience de cette incroyable potentialité de vie qui les habite. Hélas, elle est comme abandonnée, délaissée, mise de côté… Et voilà justement ce que le Christ est venu « ressusciter » dès maintenant, dans la foi, si nous acceptons avec confiance de nous abandonner de tout cœur entre ses mains… Certes, Lui, nous ne le voyons pas… Mais les fruits de son action, eux, sont perceptibles à quiconque y fera tout simplement attention. En venant nous réconcilier avec Dieu, en venant nous proposer gratuitement le pardon de toutes nos fautes, en venant purifier notre conscience de toutes les œuvres mortes que nous avons pu accomplir (Hb 9,14), le Christ nous éveille à une dimension nouvelle (Ep 5,14). Notre perception de la vie change, et c’est justement ce qu’il nous est possible de reconnaître dès ici-bas. « Quelque chose » se laisse percevoir… Le regard que nous portons sur les réalités qui nous entourent va au-delà de leur simple apparence. « Quelque chose » nous attire, synonyme pour nous de beauté dans une densité d’être et de vie jusqu’alors inégalée… « Vous verrez que je vis, et vous aussi vous vivrez » (Jn 14,19). Et c’est justement dans la mesure où « vous vivrez » qu’au même moment, « vous verrez que je vis »… Et tout ceci se réalise par « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63).

Jésus vient donc d’inviter un paralytique à se lever en espérant que ce choc visuel bien matériel cette fois, amènera tous ceux et celles qui étaient là à se poser la question de l’invisible. Lui qui dit au paralytique « Lève-toi ! », et cela arrive très concrètement, très réellement, que se passe-t-il donc tout aussi réellement, tout aussi concrètement dans nos cœurs et dans nos vies lorsqu’il nous dit : « Tes péchés sont pardonnés » ? Ne pourront répondre à cette question que ceux et celles qui auront accepté la démarche qu’il propose : reconnaître le mal qui habite notre vie, le regretter sincèrement, décider autant que possible de s’en détourner, le lui offrir et le laisser ensuite agir dans nos cœurs par son Esprit de Vie, de Lumière et de Paix…

Voilà la Bonne Nouvelle que le Christ ne cessait d’annoncer (Mc 2,13) : ce Dieu qui est Esprit (Jn 4,24) et donc invisible à nos yeux de chair, est là, présent à notre vie, tout proche (Mc 1,15). Son seul désir est de libérer en nous toutes les potentialités de vie dont il nous a dotées en pétrissant notre humanité de chair et de sang au Souffle de son Esprit (Gn 2,4b-7). La seule invitation qu’il est venu nous lancer avec son Fils et par Lui est : « Entrez dans la Vie ! ». Mais pour cela, il nous faut abandonner tout ce qui s’oppose à cette Vie, tout ce qui l’empêche de s’épanouir, tout ce qui l’étouffe : « Si ta main est pour toi une occasion de péché, coupe-la : mieux vaut pour toi entrer manchot dans la Vie que de t’en aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas » (Mc 9,43). Ce « feu qui ne s’éteint pas », St Paul en parlait en termes de « mort » : privation de cette Plénitude de Vie pour laquelle nous avons tous été créés, une privation qui ne peut qu’entraîner au cœur de celui qui la subit un malaise, un mal‑être, un sentiment profond de manque, de vide… « Ils reçoivent en leur personne l’inévitable salaire de leur égarement », car « le salaire du péché, c’est la mort » (Rm 1,27 ; 6,23). En effet, « c‘est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde : ils en font l’expérience, ceux qui lui appartiennent ! » (Sg 2,24). Cruelle et douloureuse expérience. « Comprends donc et vois comme il est mauvais et amer d’abandonner le Seigneur ton Dieu » (Jr 2,19) ! Jésus l’évoquera en St Luc avec la Parabole du Fils prodigue. A sa demande, le Père donne à son plus jeune fils sa part d’héritage. Peu de jours après, il s’en va loin de son Père et « il dissipa son bien en vivant dans l’inconduite ». Or ce bien, cette part d’héritage, c’est la participation à la Vie même de Dieu par le Don de cet Esprit qui est Vie (Ep 1,13-14 ; Ga 5,25). Ce trésor est également Paix, Bienveillance et Bonté (Ga 5,22)… Il se perd, il se dilapide dès lors qu’on agit contrairement à la dynamique propre à la Vie de Dieu. Et voilà un cœur qui a perdu la Paix : il est « souffrant et angoissé » (Rm 2,9), vide de Lumière et donc enténébré (Rm 1,21 ; 2Co 4,3-6)… St Luc emploie l’image de la faim : « Quand il eût tout dépensé, il commença à sentir la privation » (Lc 15,14)… « Tous ont péché et sont privés de la Gloire de Dieu » (Rm 3,23). Or « la Gloire de Dieu » est le rayonnement de son Esprit (1P 4,14 ; Jn 4,24) qui est tout en même temps Lumière (1Jn 1,5) et Vie (Jn 1,4). Etre privé de « la Gloire de Dieu », c’est donc être privé de la Plénitude de cette Vie qui est Paix profonde, ce qui ne peut que conduire à « sentir la privation » : malaise, mal-être, sentiment profond de manque, de vide, disions-nous précédemment… Voilà les conséquences de nos péchés…

Et Dieu, de son côté, ne supporte pas de voir ses enfants en souffrance. Souvenons-nous d’Osée 11,7-8 où il est écrit : « Mon peuple est cramponné à son infidélité. On les appelle en haut, pas un qui se relève ! Comment t’abandonnerais-je, Éphraïm… Mon cœur en moi est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent ». Et la Bible de Jérusalem précise en note à propos de « bouleversé » : « Le mot est très fort ; il est précisément celui qui est employé à propos des destructions » que s’infligent à elles-mêmes « les cités coupables. Osée laisse entendre » que les conséquences du mal commis « sont comme vécues d’avance dans le cœur de Dieu ». Dieu souffre de nous voir souffrir… « Mes entrailles ! Mes entrailles ! Que je souffre ! Parois de mon cœur ! Mon cœur s’agite en moi ! Je ne puis me taire car j’ai entendu l’appel du cor, le cri de guerre. On annonce désastre sur désastre : tout le pays est dévasté… Jusques à quand verrai-je le signal, entendrai-je l’appel du cor ? C’est que mon peuple est stupide, ils ne me connaissent pas, ce sont des enfants sans réflexion, ils n’ont pas d’intelligence ; ils sont sages pour faire le mal, mais ne savent pas faire le bien » (Jr 4,19-22). Qui parle dans ce texte ? Au début « Jérémie, qui s’identifie à son pays » (Note de la Bible de Jérusalem). Puis, sans transition, Dieu qui, ne l’oublions pas, parle par ce même prophète Jérémie grâce à un mystère de Communion dans un Unique Esprit… En Jérémie, la plainte du prophète devant les malheurs d’Israël et la plainte de Dieu sont une seule et même plainte… La souffrance du prophète et la souffrance de Dieu sont une seule et même souffrance…

De cette compassion est née l’Incarnation : le Père a envoyé son Fils pour nous rejoindre dans notre condition humaine de chair et de sang et nous inviter à « cesser de faire ce mal » qui nous détruit pour « apprendre » au contraire « à faire ce bien » par lequel nous nous réalisons (Is 1,16-17)… Jésus est donc venu proposer à tous les pécheurs ce qu’ils ont perdu par suite de leurs fautes : la Plénitude de la Vie divine. La seule condition pour la recevoir est d’accepter de tout cœur de se repentir et d’accueillir le Pardon que Dieu nous propose dans sa Miséricorde, Lui qui poursuit inlassablement le bien de ceux qu’il aime : il regarde moins la faute commise que ses conséquences dans nos vies… Dieu est Pur Amour, sans aucun regard sur Lui… Il ne cherche et ne poursuit que le bien de ses créatures, et cela en toutes circonstances…

Jésus va donc annoncer la proximité invisible de ce « Père des Miséricordes » (2Co 1,3), une proximité que Lui vit pleinement. Vrai homme, « reconnu comme un homme à son aspect » (Ph 2,7), « il a connu l’épreuve comme nous, et il n’a pas péché » (Hb 4,15). Il n’est donc pas privé de la Plénitude de Vie qui jaillit de toute éternité du cœur du Père. En toutes circonstances, « il est tourné vers le sein du Père » (Jn 1,18), il accueille l’Esprit de Vie qui ne cesse de jaillir du Père, il vit de la Vie donnée par le Père, gratuitement, par amour, (Jn 5,26 ; 6,57), et il veille à demeurer en harmonie avec la dynamique profonde de cette Vie : « il fait toujours ce qui plaît au Père » (Jn 8,29). Son cœur est donc toujours « rempli » de cet « Esprit Saint » (Lc 4,1) qui « vient du Père » (Jn 15,26), l’Esprit de Lumière et de Vie. Autrement dit, Jésus vit parfaitement ce Royaume des Cieux qu’il annonce, car « le Règne de Dieu est Justice, Paix et Joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17). Il laisse le Père régner dans son cœur et dans sa vie, « il demeure en son Amour » (Jn 15,10), il accepte continuellement, dans l’action de grâce (Lc 10,21-22) d’être l’heureux bénéficiaire de sa Bonté, il se met de cœur au « Soleil » de « l’Amour » (Ps 84(83),12 ; 1Jn 4,8.16) qui ne cesse de donner « grâce et gloire », Lumière et Vie… C’est ce Don continuel du Père au Fils qui se révèle en Jésus Christ, dans ses Paroles, dans ses actes, dans toute sa vie… Et le Fils est venu dire à tous les hommes que ce Don leur est également destinés… Eux aussi sont ses enfants bien-aimés, et jamais le mal qu’ils peuvent commettre n’enlèvera cet Amour du cœur du Père, bien au contraire… En effet, nous l’avons vu, le mal détruit celui qui le commet, et Dieu ne supporte pas de voir ses enfants détruits. C’est donc avec encore plus de force qu’il va leur proposer ce Don que le Père veut communiquer à tous ses fils, ce Don que le Fils reçoit de Lui de toute éternité et qu’il est venu nous révéler par toute sa vie… S’ils l’acceptent, les pécheurs recevront avec lui la guérison profonde à laquelle ils aspirent, et la Plénitude de Vie pour laquelle ils ont été créés… « Votre Père qui est aux cieux fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5,45), « et moi, je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, au repentir » (Jn 5,32). Les justes, en effet, manifestent par leur vie qu’ils ont le cœur tourné vers la justice, et donc vers Dieu qui est Source de toute vraie justice, celle de l’Amour. Les pécheurs, au contraire, en se détournant de la justice, ne peuvent qu’avoir le cœur vide de cette justice qui ne cesse de jaillir du Père, une justice qui est Vie, Paix, Lumière, Bonté… Heureux alors ceux et celles qui répondront à l’invitation du Christ et qui l’accueilleront par un repentir sincère. La Lumière d’en Haut chassera bien vite leurs ténèbres (Jn 1,5 ; Ac 26,17‑18), l’Eau Vive de l’Esprit les lavera de toutes leurs fautes (Is 1,18 ; Ez 36,24-28) et leur communiquera au même moment la Vie en abondance (Jn 10,10) et la Paix (Col 3,15). Cette Vie deviendra alors, petit à petit, la Vie de notre vie (Jn 10,10). Nous vivrons de plus en plus ce que le Christ, Lui, vit parfaitement : un Mystère de Communion avec ce Père qui n’a d’autre désir que de combler tous ses enfants de la Plénitude qui l’habite Lui-même… « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos, tant qu’il ne demeure en toi » (St Augustin). Les foules n’étaient pas insensibles à cette proclamation de bonheur. « Quelque chose » dans leur cœur leur disait : « C’est vrai ! ». Elles le vivaient… Elles se mettent alors à suivre Jésus…

Et Lui, en chemin, va rencontrer Lévi, assis à son bureau de douane. Il le regarde, avec ce regard qui sait aller jusqu’au fond du cœur. Il voit sa bonne volonté, sa soif de vérité, son désir d’aimer et d’être aimé… Son cœur est ouvert… Il l’appelle… Pour Lévi, cette « Parole » sera « Parole de Dieu ». Or, lorsque Dieu adresse la Parole à quelqu’un, il l’a dit toujours « au cœur » par « le Souffle de son Esprit ». Et c’est l’expérience de ce Souffle, ce qui est vécu grâce à ce Souffle, qui va donner à cette Parole un poids de Vie inégalé… En écoutant le Christ Ressuscité, les disciples d’Emmaüs avaient « le cœur tout brûlant » (Lc 24,32). St Paul lui aussi a entendu ces « Paroles inexprimables qu’il n’est pas permis à un homme de redire » (2Co 12,4). Dieu seul en effet peut parler avec un tel impact au plus profond des cœurs, l’impact de l’Esprit synonyme d’intensité de Vie, de Douceur, de Paix, de Bonheur profond… « Tu mets dans mon cœur plus de joie, que toutes leurs vendanges et leurs moissons » (Ps 4,8). « Jamais homme n’a parlé comme cela » (Jn 7,46), diront à leurs supérieurs les soldats chargés d’arrêter Jésus, ce qu’ils ne firent pas ce jour-là… Son heure n’était pas encore venue…

vocationdesaintmatthieu Vocation de saint Matthieu Le Caravage, 1600 Huile sur toile, 322 x 340 cm Chapelle Contarelli,

Église saint Louis des Français, Rome

Ici, Jésus adresse la Parole à Lévi, alors qu’il est en plein travail… Mais « celui que Dieu a envoyé prononce les Paroles de Dieu, car il donne l’Esprit Sans mesure » (Jn 3,34) au moment même où « il donne ces Paroles que le Père lui a données » (Jn 17,8). Or, l’Esprit est Lumière (Jn 4,24 et 1Jn 1,5), l’Esprit est Vie (Jn 4,24 et 1Jn 1,5 avec Jn 1,4 et 8,12), il est Amour (1Jn 4,8.16), il est Feu (Dt 4,24 ; Jr 20,9 ; Lc 12,49 ; Ac 2,1-4). Voilà ce qu’expérimente Lévi au moment où Jésus lui parle… Il n’avait jamais vécu cela avec personne d’autre… En un instant, il vient de percevoir le Trésor des trésors… « Le Royaume des Cieux est semblable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme vient à trouver : il le recache, s’en va ravi de joie vendre tout ce qu’il possède, et achète ce champ » (Mt 13,44). Ici, Lévi se lève, et aussitôt il se met à suivre Jésus… Il quitte tout pour lui car rien n’est comparable au Bonheur qu’il vient d’expérimenter… En nous racontant cet épisode, St Marc reprend le même schéma qu’il avait déjà employé avec Simon et André, Jacques et Jean… Tous ont vécu cette rencontre intérieure avec Jésus. Elle est inexprimable, il n’est « pas permis à un homme de la redire », mais ils se comprennent : ils ont goûté la même Vie, la même Lumière, la même Plénitude… Désormais, ils vont continuer à suivre Jésus, ils vont l’accompagner sur les routes de Palestine, ils vont encore l’entendre parler, ils vont revivre avec Lui cette écoute de la Parole toute remplie par la Présence et l’action de l’Esprit. Leur certitude intérieure va grandir, leur foi va s’affermir… « Ce don de l’Esprit », écrit en note la Bible de Jérusalem en 1Jn 4,13, « a été répandu dans les cœurs et y fait naître la certitude intime de ce que » le Christ, « annonce extérieurement ». Et un jour, ils ne pourront que constater avec St Paul : « Possédant ce même Esprit de foi, selon ce qui est écrit : J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé, nous aussi, nous croyons, et c’est pourquoi nous parlons » (2Co 4,13). Ils rendront témoignage de ce qu’ils ont vécu avec le Christ. Ils deviendront Apôtres… Et l’Esprit se joindra à leur témoignage pour accomplir exactement la même œuvre qui s’accomplissait par le Christ : « Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de Vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous rendrez témoignage » (Jn 15,26-27)…

Concluons en comparant tout simplement ces récits d’appel, sans jamais oublier que « Jésus Christ est le même hier et aujourd’hui, il le sera à jamais » (Hb 13,8).

Mc 1,16-18 Mc 1,19-20 Mc 2,14
Comme il passait surle bord de la mer de Galilée,­ il vit Simon et André,

le frère de Simon, ® qui jetaient l’épervier

dans la mer

car c’étaient des pêcheurs.

Et Jésus leur dit :

Venez à ma suite

et je vous ferai

devenir pêcheurs d’hommes.

Et aussitôt, laissant

les filets,

 

ils le suivirent.

Et avançant un peu, ­ il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère,

eux aussi dans leur barque

en train d’arranger les filets ;

 

et aussitôt il les appela.

 

 

 

Et laissant

leur père Zébédée dans

la barque avec ses employés,

ils partirent à sa suite.

En passant, ­ il vit Lévi, le fils d’Alphée,

 

assis

au bureau de la douane,

 

et il lui dit :

Suis-moi.

 

 

Et, se levant,

 

 

il le suivit.

 

« Lévi est un douanier, l’un de ces petits fonctionnaires chargé du recouvrement des taxes publiques : les publicains. Ces gens-là n’ont pas une bonne réputation, et cela pour deux raisons. La première, c’est que, jouissant de la liberté de fixer le montant des impôts, ils s’enrichissent injustement ». Et la tentation était d’autant plus forte que ces postes étaient « mis en fermage aux plus offrants »[1]. « La deuxième », poursuit Jacques Hervieux, « c’est qu’ils travaillent pour le compte de l’occupant romain. On les accuse de frayer avec les païens. Ces motifs font que cette catégorie d’hommes est méprisée par le peuple et plus encore par les Juifs respectueux de la Loi. C’est bien un pécheur public que Jésus invite à rejoindre les siens »[2]… Et en Matthieu 9,9, nous découvrons qu’il s’appelle également… Matthieu ! En Lc 19,1-10, Jésus interpellera un chef de publicains pour lui dire : « Zachée, il me faut aujourd’hui demeurer chez toi ». « Il me faut »… Nécessité d’Amour, pour ton salut, ton bonheur, ta vie… Et « tous murmuraient : il est allé loger chez un pécheur ! ». La logique de Jésus, celle l’Amour, de l’attention à l’autre, de l’unique recherche de son bien, n’était donc pas partagée par tout le monde…


Le repas avec les pécheurs (Mc 2,15-17)

 

« La société juive au temps de Jésus rangeait sous le nom de « pécheurs » des gens de toutes sortes. Certains ont une conduite immorale (adultères, prostituées, faussaires…), d’autres exercent des métiers » pouvant « pousser à la malhonnêteté, comme ceux des transports (âniers, chameliers, voituriers, matelots) ou ceux du commerce (boutiquiers, bouchers, médecins). Sont aussi moralement douteuses », à l’époque, « les professions qui mettent en rapport avec les femmes (blanchisseurs, colporteurs, tisserands…). Enfin, sont classés dans une liste de personnes à ne pas fréquenter ceux qui pratiquent des tâches répugnantes », mais oh ! combien nécessaires pour ceux-là mêmes qui les excluent ! « (tanneurs, fondeurs, ramasseurs d’ordures…). On le voit, par un jeu de discriminations plus sociales que morales, c’est un vaste monde qui se trouvait exclu des relations humaines et religieuses. Pour les Juifs très soucieux de pureté légale », comme ici les Pharisiens et les scribes, « tout contact physique avec les pécheurs publics était prohibé. A fortiori, un repas partagé créait-il une souillure grave, punie d’exclusion »[3].

Précisons également que le mot « Pharisiens » vient du grec Φαρισαῖοι, transcription de l’araméen perishayyâ qui correspond à l’hébreu perushîm. Selon l’étymologie la plus probable, il signifie « les séparés », ceux qui font « bande à part ». Leur désir était de mettre en pratique de la façon la plus radicale possible les 613 préceptes de la Loi. Ce faisant, ils allaient se « séparer » ou des Juifs trop peu scrupuleux, ou des païens qui, bien sûr, ne pratiquaient pas la Loi puisqu’ils ne la connaissaient pas. Ils s’étaient aussi organisés en parti, à la fois politique et religieux, autour de noyaux de scribes[4] laïcs : pour vivre selon la Loi, il fallait bien qu’il y ait parmi eux des spécialistes de la Loi… Ils auront toujours une grande influence auprès du peuple. Au nombre d’au moins 6000 à l’époque du Christ, ils se recrutaient dans toutes les classes sociales, incluant prêtres et laïcs, unis par une même volonté d’observation méticuleuse de toutes les prescriptions de la Loi. La piété dont ils faisaient preuve, l’intégrité de leur vie, l’idéal qu’ils proposaient, expliquent leur influence importante. Jésus a très certainement eu de bons contacts avec beaucoup d’entre eux. Mais certains responsables, en voyant son succès, ont du se laisser gagner par la jalousie : « Les Pharisiens se dirent entre eux : Voilà le monde parti après lui ! » (Jn 12,19). Ils se mirent très vite à « murmurer » contre lui et à comploter sa perte (Mc 3,6)…

Lévi (ou Matthieu) a donc invité Jésus à manger chez lui, et il a également convié à ce repas tous ses amis, c’est-à-dire « beaucoup de publicains et de pécheurs ». Or, « le partage de la table crée entre les convives une communauté d’existence. Mais le repas peut avoir aussi un caractère sacré, dans les religions païennes comme dans la Bible. On peut s’asseoir à la table des idoles et s’unir aux démons, ou prendre le repas du Seigneur pour communier à son corps et à son sang. A travers ce signe, c’est avec Dieu ou avec les puissances d’en bas que l’homme réalise la communauté d’existence à laquelle il aspire »[5].

Mais ici, en Jésus Christ, c’est Dieu lui-même qui vient « réaliser une communauté d’existence » avec tous ceux et celles qui, à priori, pouvaient être les plus loin de Lui… En s’installant à la table des pécheurs, il vient s’unir à eux… Alors, grâce à son initiative, ils pourront être unis à Celui qui le premier est venu les rejoindre… Dieu ne peut se résoudre à ce que sa créature demeure dans les ténèbres. Aussi a-t-il envoyé son Fils Unique dans le monde pour que nous puissions « entrer en possession du salut par notre Seigneur Jésus Christ qui est mort pour nous afin que nous vivions unis à lui » (1Th 5,10). En Jésus Christ, la Lumière s’est donc faite toute proche de nos ténèbres pour s’unir à elles et les vaincre, si nous l’acceptons bien sûr… « La Lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie… Sur moi, le Prince de ce monde n’a aucun pouvoir… Mes brebis écoutent ma voix, je les connais et elles me suivent ; je leur donne la Vie éternelle », cette Vie qui est Lumière ; « elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main. Mon Père qui me les a données est plus grand que tous. Et nul ne peut rien arracher de la main du Père » (Jn 1,5 ; 14,30 ; 10,27-29). Aussi, « tant que vous avez la Lumière », disait Jésus à tous ceux et celles qui l’entouraient, « croyez en la Lumière, afin de devenir des fils de Lumière. Marchez tant que vous avez la Lumière, de peur que les ténèbres ne vous saisissent : celui qui marche dans les ténèbres ne sait pas où il va. » Mais « moi, Lumière, je suis venu dans le monde, pour que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres ». En effet, « je suis la Lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la Lumière de la Vie ». (Jn 12,36 ; 12,36 ; 12,46 ; 8,12).

Voilà donc son désir lorsqu’il vient s’asseoir à la table des pécheurs, par amour pour eux. « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est Lui qui nous a aimés le premier » (1Jn 4,10 et 4,19). Pour les Pharisiens, en établissant une aussi forte communauté d’existence avec ces êtres impurs, souillés par leurs péchés, Jésus devient lui-même impur… Mais lui n’accorde absolument aucune importance à ces considérations purement humaines, nées d’esprits orgueilleux qui se croient meilleurs que les autres par la pratique de ces bonnes œuvres qu’ils se sont fixées à eux-mêmes… Jésus, lui ne poursuit toujours qu’une seule chose : le bien-être profond de tous, Pharisiens y compris… D’ailleurs, son enseignement s’adressera souvent à eux, pour qu’ils acceptent enfin d’entrer eux aussi dans la fête de l’Amour : « Tous les publicains et les pécheurs s’approchaient de lui pour l’entendre. Et les Pharisiens et les scribes de murmurer : Cet homme, disaient-ils, fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! Il leur dit alors cette parabole : Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et vient à en perdre une, n’abandonne les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour s’en aller après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée ? Et, quand il l’a retrouvée, il la met, tout joyeux, sur ses épaules et, de retour chez lui, il assemble amis et voisins (Indirectement, Jésus s’adresse ici avec bienveillance aux scribes et aux Pharisiens qui, de leur côté, le critiquent) et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue ! C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentir » (Lc 15,1-7).

Terrible incompréhension ! Jésus désire le meilleur pour eux, et il ne cesse de les inviter à s’engager sur le chemin qui y conduira… Eux, de leur côté, ne pensent qu’à le perdre… Ici aussi, en Mc 2,16, nous retrouvons ce reproche plein de mépris, « le mépris des orgueilleux » (Ps 123(122),4) : « Il mange avec les publicains et les pécheurs ». Mais cette remarque hautaine et dédaigneuse amènera Jésus à faire l’une des plus belles déclarations de l’Evangile : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs » (Mc 2,17). Et St Luc rajoutera « au repentir », pour bien souligner qu’il ne pactise en aucun cas avec le péché (Lc 5,32). « Je ne te condamne pas », dira-t-il à la femme surprise en flagrant délit d’adultère. « Va, et désormais ne pèche plus ! » (Jn 8,11). Et à cet homme guéri, alors qu’il était infirme depuis 38 ans, il déclarera : « Te voilà guéri. Ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive pire encore » (Jn 5,14). Pire encore ? Privé de la Vie et du Bonheur éternels… Pour qu’il n’en soit pas ainsi, Jésus mourra sur une croix pour chacun d’entre nous… Accepterons-nous d’être aimés tels que nous sommes ? Ce jour-là, « le Seigneur ton Dieu exultera pour toi de joie, il tressaillera dans son amour ; il dansera pour toi avec des cris de joie » (So 3,17). En attendant, chaque fois que nous constatons que notre blessure n’est pas encore totalement guérie, le Christ nous invite à venir à lui en toute confiance comme le fait un malade vis-à-vis de son médecin. Et inlassablement, « il pansera la brebis blessée, il fortifiera celle qui est malade » (Ez 34,16)…

 

Discussion sur le jeûne (Mc 2,18-22)

 

Cet épisode arrive juste après avoir présenté Jésus à table avec les pécheurs… Aucune précision n’est donnée. Mais on imagine sans mal l’atmosphère qui devait régner dans de tels repas de fête. St Luc écrit : « Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites : Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs ! » (Lc 7,34). Tous les éléments de notre passage y sont, mais rapportés à Jésus. Alors, « du moment qu’ils ont traité » ainsi « le Maître de maison, que ne diront-ils pas de sa maisonnée ! » (Mt 10,25). D’où la question de notre passage, lancée aussi indirectement à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas » ? Et pour que ce reproche déguisé ait encore plus de force, ils prennent exemple sur celui qu’ils savent lui être proche, Jean-Baptiste, son cousin : « Les disciples de Jean et les disciples des Pharisiens », eux, « ils jeunent »…

Jésus leur répond en se nommant indirectement « l’époux »… La fête est donc celle d’un repas de noce. Peut-on jeûner en de telles circonstances ? Cette image a été souvent utilisée par les prophètes : « Ton créateur est ton époux, le Seigneur Sabaoth est son nom, le Saint d’Israël est ton rédempteur, on l’appelle le Dieu de toute la terre »… « Comme un jeune homme épouse une vierge, ton bâtisseur t’épousera. Et c’est la joie de l’époux au sujet de l’épouse que ton Dieu éprouvera à ton sujet » (Is 54,5 ; 62,5). A ces Pharisiens qui connaissaient par cœur les Ecritures, Jésus se présente donc avec elles comme celui par qui les noces de Dieu avec les hommes s’accomplissent, pour la plus grande joie de Dieu ! Mais « ces publicains et ces pécheurs » sont loin de pouvoir être comparés à une vierge ! Pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, grâce au Christ Rédempteur qui s’offrira sur la Croix pour le salut du monde. Alors, « les publicains et les pécheurs » pourront « laver la robe » de leur vie, « ils la blanchiront dans le sang de l’Agneau » (Ap 7,14). Ainsi, « en lui nous trouvons la rédemption, par son sang, la rémission des fautes selon la richesse de sa grâce prodiguée » en surabondance de telle sorte que tous « les publicains et les pécheurs » qui accepteront d’en être les heureux bénéficiaires deviendront grâce à elle « saints et immaculés en sa Présence dans l’Amour » (Ep 1,3-10). Le projet du Créateur, Amoureux des hommes, sera accompli… Avec le Christ, la prophétie d’Osée se réalisera : « Il adviendra en ce jour-là », dit Dieu, « que tu m’appelleras « Mon mari ». Je te fiancerai à moi pour toujours ; je te fiancerai à moi dans la justice et dans le droit, dans la tendresse et dans la miséricorde ; je te fiancerai à moi dans la fidélité et tu connaîtras le Seigneur » (Os 2,18-22). Et la Bible de Jérusalem précise en note : « Ce verbe « fiancer » est utilisé dans la Bible uniquement à propos d’une jeune fille vierge. Dieu abolit ainsi totalement le passé adultère d’Israël, qui est comme une créature nouvelle. Dans l’expression « je te fiancerai dans (la justice) », ce qui suit la préposition « dans » désigne la dot que le fiancé offre à sa fiancée ». « Dieu donne dans ces noces nouvelles les dispositions intérieures requises pour que le peuple soit désormais fidèle à l’Alliance »… Ainsi, grâce à Lui, « les publicains et les pécheurs » seront transformés par l’Esprit qu’ils accueilleront en se repentant sincèrement de toutes leurs fautes. Et cet Esprit de Dieu apporte avec lui « l’insondable richesse » de Dieu Lui-même (Ep 3,8)… Il ne pouvait nous donner plus… Avec Lui, l’homme participe par grâce à ce que Dieu seul est par nature… « Dieu est juste » (So 3,5), « Dieu est droit » (Ps 92(91),16) ? « Dieu est aussi Esprit » (Jn 4,24)… En recevant l’Esprit de Dieu, le pécheur participe à sa justice et à sa droiture : il devient juste et droit grâce au Don reçu… « Le Seigneur est miséricordieux, notre Dieu est tendresse » (Ps 116(114-115),5) ? « Dieu est aussi Esprit » (Jn 4,24)… En recevant l’Esprit de Dieu, le pécheur participe à la Miséricorde et à la Tendresse de Dieu : il devient lui aussi tendre et miséricordieux grâce au Don reçu… Et « Heureux les miséricordieux » (Mt 5,7), car ils sont les premiers bénéficiaires du Don qu’ils mettent ensuite en œuvre pour les autres… « Dieu est fidèle » (1Co 12,13) ? « Dieu est aussi Esprit » (Jn 4,24)… En recevant l’Esprit de Dieu, le pécheur participe à la fidélité de Dieu : petit à petit, il devient lui aussi fidèle grâce au Don reçu…

« Cherchez donc votre plénitude dans l’Esprit… Vous entrerez alors par votre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu » (Ep 5,18 ; 3,19). Cette Plénitude de Dieu ne peut qu’être une source profonde de joie pour tous ceux et celles qui l’accueillent : elle est participation à la joie même du Fils qui, de toute éternité, reçoit cette Plénitude de son Père : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous » (Jn 15,11), « la joie de l’Esprit Saint » (1Th 1,6)… « Jésus tressaillit de joie sous l’action de l’Esprit Saint et il dit : Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Lc 10,21). Telle est la joie des Noces de Dieu avec les hommes, une joie que les disciples de Jésus expérimentent avec lui… Et dans la Bible, l’homme « corps, âme et esprit » est « un » (1Th 5,23-24)… Et « l’Esprit s’unit à notre esprit » (Rm 8,16 ; 1Co 6,17)… Comment cette joie de l’esprit ne s’exprimerait-elle pas par la joie des corps en un repas de fête où tous participent de cœur au festin de Dieu ? « Le Seigneur Sabaoth prépare pour tous les peuples, sur cette montagne, un festin de viandes grasses, un festin de bons vins, de viandes moelleuses, de vin dépouillés » (Is 25,6), une belle image pour ces noces éternelles que le Christ est venu révéler et communiquer aux hommes dès ici-bas à la foi, dans l’attente et l’espérance de leur plein accomplissement, par-delà le passage de la mort…

Ainsi, en Jésus Christ, « l’Emmanuel, ce qui se traduit « Dieu avec nous » » (Mt 1,23), Dieu Lui-même se révèle comme étant la Source de notre joie par le Don de l’Esprit qu’il désire communiquer à tous les hommes. Si ces derniers l’accueillent, il est impossible qu’ils ne connaissent pas cette joie… Comment quelqu’un qui accepterait librement de s’exposer à la Lumière du Soleil ne sentirait-il pas sa chaleur ? « Les compagnons de l’époux peuvent-ils jeûner pendant que l’époux est avec eux ? Tant qu’ils ont l’époux avec eux », la Source même de la Vie, de la Lumière et de la Joie, « ils ne peuvent pas jeûner. Mais viendront des jours où l’époux leur sera enlevé ; et alors, ils jeûneront en ce jour-là » (Mc 2,19-20). Jésus fait allusion ici à sa mort, qui sera suivie de sa Résurrection et de son Ascension… Pour ceux qui l’ont vu, entendu, pour ceux qui ont bénéficié de sa Présence à leurs côtés dans « une chair semblable à la nôtre en tout », « à l’exception du péché » (Rm 8,3 ; Ph 2,7 ; Hb 2,17 ; 4,15), ne plus le voir, ne plus l’entendre, ne plus bénéficier de la chaleur immédiatement perceptible de sa Bonté, voilà ce qui sera le vrai « jeûne », la vraie privation, le lieu par excellence de la purification de leur amour envers lui…

Cette perspective s’applique également à chacun d’entre nous, dans la foi… En effet, « je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde » nous a promis Jésus après sa Résurrection (Mt 28,20). Cette Présence nous accompagne donc à chaque instant de notre vie. Alors, « les compagnons de l’époux peuvent-ils jeûner pendant que l’époux est avec eux ? Tant qu’ils ont l’époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner »... Mais cette Présence s’offre à la foi, et si le Christ ne peut manquer d’être toujours avec nous, la perception spirituelle que nous pouvons avoir de Lui ne correspond pas toujours à ce que nous voudrions… Certes, la paix du cœur ne nous fera jamais défaut : Don fidèle de la Miséricorde de Dieu, elle est le rocher inébranlable sur lequel nous pouvons construire notre vie (Mt 7,21-27). Mais la foi demeure la foi… « Nous cheminons dans la foi, et non dans la claire vision » (2Co 5,7), un cheminement qui, à certains jours, peut être synonyme de « temps couvert », alors que nous aimerions tellement connaître le plein Soleil… Voilà « un jeûne » beaucoup plus difficile à accepter que celui que nous pourrions nous imposer à nous-mêmes… Ste Thérèse de Lisieux nous donne l’exemple pour poursuivre ce chemin de foi, envers et contre tout… Elle avait radicalement offert son intériorité au Seigneur, et elle accueillait ce qu’elle vivait, tout ce qu’elle vivait, comme un don de Dieu… « Quand le ciel bleu devient sombre, et qu’il semble me délaisser, ma joie c’est de rester dans l’ombre, de me cacher, de m’abaisser. Ma joie, c’est la volonté sainte de Jésus, mon unique amour. Aussi, je vis sans nulle crainte, j’aime autant la nuit que le jour »… Et elle se disait : « Au dessus des nuages, le ciel est toujours bleu »…

Les disciples « ont l’époux avec eux ? Ils ne peuvent jeûner… L’époux leur sera enlevé ? Alors, ils jeûneront en ce jour-là. » La notion de jeûne est donc tout entière centrée sur la Présence de Jésus à ses disciples… Voilà la relation de cœur totale, sincère, dans la simplicité et dans l’amour, qui déterminera tout le reste… Une relation où chacun cherche le bien, le bonheur, la gloire de l’autre… Voilà ce qui doit primer sur tout… Telle est la liberté de l’amour que Jésus veut voir régner parmi les hommes… Aussi va-t-il annoncer aux Pharisiens un renouvellement complet dans leur manière de comprendre la vie religieuse… « Personne ne coud une pièce de drap non foulé à un vieux vêtement ; autrement, la pièce neuve tire sur le vieux vêtement, et la déchirure s’aggrave. Personne non plus ne met du vin nouveau dans des outres vieilles ; autrement, le vin fera éclater les outres, et le vin est perdu aussi bien que les outres. Mais du vin nouveau dans des outres neuves ! » (Mc 2,21-22). C’est ce qui sera développé par la suite pour la question du sabbat…

A travers la question du Sabbat, celle de la Loi au service de l’homme (Mc 2,23-3,6).

 

« Et il advint qu’un jour de sabbat il passait à travers les moissons et ses disciples se mirent à se frayer un chemin en arrachant les épis. » Matthieu et Luc présentent l’épisode différemment : « En ce temps-là Jésus vint à passer, un jour de sabbat, à travers les moissons. Ses disciples eurent faim et se mirent à arracher des épis et à les manger » (Mt 12,1). Pour apaiser leur faim, les disciples de Jésus « mangeaient des épis en les froissant de leurs mains » (Lc 6,1).

Or la Loi disait pour le Sabbat : « Tu te souviendras du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est un sabbat pour le Seigneur ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’étranger qui est dans tes portes » (Ex 20,8-10). Les Pharisiens avaient développé tout un système à partir d’une lecture fondamentaliste de ces lignes, à tel point qu’ils avaient perdu le « pourquoi » d’une telle invitation de la part de Dieu. L’important pour eux n’était pas de vivre la relation de cœur avec Lui la plus intense possible, mais… de ne rien faire ! Et il s’ensuivait des discussions interminables sur ce qui était permis de « faire » ou de « ne pas faire » le jour du sabbat… Ici, le cas est simple. Jésus traverse un champ avec ses disciples. La moisson est proche. Ils ont faim. Aussi prennent-ils quelques épis en passant pour casser leur faim. Des Pharisiens les voient : ils recueillent des grains ? Ils moissonnent ! Ils travaillent ! Ils font ce qui n’est pas permis le jour du Sabbat…

Comme St Marc écrit à Rome pour des chrétiens d’origine païenne, il a voulu présenter les choses différemment. La Bible de Jérusalem explique en note : « Autant il était peu évident » pour des païens « que cueillir quelques épis fût « moissonner », autant il était clair qu’on ne devait pas saccager un champ pour le traverser ! Cette nouvelle présentation s’accorde mal avec le reste du récit, que Marc a laissé tel quel ». Eh oui ! Personne, pas même Jésus, ne peut quand même dire que saccager un champ, c’est bien ! Cette imperfection dans un texte d’Evangile est une grande leçon pour nous : Dieu a voulu se révéler par des hommes à qui il s’est manifesté pour qu’ils soient les serviteurs et les témoins de tout ce qu’ils ont vu et entendu (cf. Ac 26,16 ; 1Jn 1,1-4). Aidés, guidés, éclairés par l’Esprit Saint, ils vont écrire les Evangiles. Mais alors même que Dieu les accompagne et les soutient, ils restent toujours des hommes capables d’erreurs, de maladresses, d’imprécisions… Nous en avons une ici… Mais l’œuvre de Dieu s’accomplira avec ces imperfections, et l’Evangile de Marc sera lu et relu jusqu’à la fin des temps… Cela doit nous encourager à accomplir notre service d’Eglise tel que nous le pouvons. Certes, il aura lui aussi ses défauts, mais l’important est qu’il puisse contribuer à ce que l’œuvre de Dieu s’accomplisse, Lui qui veut que tous les hommes soient sauvés (1Tm 2,3-6)…

Les Pharisiens se révoltent donc face à l’attitude des disciples : ils moissonnent, ils travaillent un jour de Sabbat ! Jésus va leur répondre en citant les Ecritures qu’ils connaissent si bien (1S 21,2-7), et en évoquant une action de celui qu’ils considéraient comme le plus grand roi de toute l’histoire d’Israël, le roi David : « Il leur dit : N’avez-vous jamais lu ce que fit David, lorsqu’il fut dans le besoin et qu’il eut faim, lui et ses compagnons, comment il entra dans la demeure de Dieu, au temps du grand prêtre Abiathar, et mangea les pains d’oblation qu’il n’est permis de manger qu’aux prêtres, et en donna aussi à ses compagnons ? » David et ses compagnons étaient dans le besoin : c’était donc ce besoin qui devait primer devant tout le reste, et notamment devant les prescriptions de la Loi… Le bien de l’homme à la première place. Ils ont donc eu raison de manger les pains que seuls les prêtres pouvaient manger… Et c’est d’ailleurs un prêtre, Ahimélek, qui les leur donna ! Avec cet exemple, Jésus glorifie donc indirectement un prêtre (et il devait y en avoir dans son auditoire…) qui déjà, à l’époque, sut discerner ce qui est réellement important dans l’observance de la Loi : avant tout l’homme, son bien, sa vie… Ce qu’il a pu faire autrefois, eux aussi peuvent donc le faire aujourd’hui ! Et en St Matthieu Jésus conclut par : « Si vous aviez compris ce que signifie : « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices » (Mt 12,7). La miséricorde, en effet, ne cesse de chercher le bien de l’être aimé, quelles que soient les circonstances de sa vie… C’est ainsi que Dieu nous aime, toujours et partout… Et il voudrait que nous fassions de même à notre tour…

En St Marc, Jésus conclura cet épisode par le principe central d’interprétation de toute la Loi : l’homme à la première place, son bien, sa vie … « Le sabbat a été fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat »… Le sabbat est ainsi un cadeau que Dieu a fait à l’homme, pour qu’il se repose après une semaine de travail et qu’il trouve aussi la paix et le repos du cœur en se tournant vers Celui qui l’a créé et qui, de son côté, ne désire que son bien (Mt 11,28-30)…

 

Guérison d’un homme à la main sèche (Mc 3,1-6)

 

Cet épisode illustre à nouveau le principe sur le sabbat qui vient d’être donné, et avec lui le principe de lecture de la Loi qui est celui de Jésus : la Loi est au service de l’homme… Que l’homme en soit l’esclave est une absurdité ! Que la Loi l’écrase, l’opprime, le plonge dans la souffrance est un contre sens ! Le seul désir de Dieu est tout au contraire sa libération. Le jeûne était une des trois grandes œuvres de la Loi, avec la prière et l’aumône (cf. Mt 6,1-18). Et cinq siècles au moins avant Jésus Christ, Dieu avait déjà dit par son prophète Isaïe : « Courber la tête comme un jonc, se faire une couche de sac et de cendre, est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable au Seigneur ? N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug ; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? » (Is 58,5-6 ; cf. 58,1-14). Ainsi, la Loi ne peut être un joug qui écrase. Dieu la donna au contraire pour indiquer la route de la vraie liberté, et dénoncer les pièges du mal avec ses terribles conséquences aliénantes et destructrices…

Hélas, Israël, son Peuple, lui sera infidèle, une expérience qui est celle de tout homme sur cette terre (Rm 3,9-20 ; 3,23)… « Mon peuple a commis deux crimes : ils m’ont abandonné, moi la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, citernes lézardées qui ne tiennent pas l’eau » (Jr 2,13). Cet homme à la main desséchée, qui ne peut vivre et agir pleinement, symbolise donc ici toute l’humanité « desséchée » pour avoir abandonné son Dieu, « la Source d’Eau Vive ». Alors, Dieu Lui-même viendra à sa rencontre en Jésus Christ pour lui proposer gratuitement, par amour, l’Eau Vive de l’Esprit… Et il ira jusqu’à mourir sur une Croix pour qu’elle nous soit offerte : « Venus à Jésus, quand les soldats virent qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais l’un des soldats de sa lance lui perça le côté, et il jaillit aussitôt du sang et de l’eau » (Jn 19,33-34).  A l’époque, on croyait que « la vie de la chair est dans le sang » (Lv 17,11). En nous donnant son sang, Jésus nous dit : « Je vous donne ma vie », cette vie qu’il reçoit du Père par « l’Esprit qui vivifie » (Jn 6,63). Et l’eau qui lave, purifie et permet la vie est aussi un grand symbole biblique de l’Esprit Saint : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi » disait Jésus. Et St Jean d’expliquer : « selon le mot de l’Ecriture : De son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui » (Jn 7,37-39). Nous retrouvons ainsi le grand Don de Dieu, « l’Eau Vive » de l’Esprit. Et Dieu Lui-même est une « Source d’Eau Vive » qui donne, donne et donne encore, de toute éternité, l’Esprit… Il s’agit donc pour nous de croire en Lui, de lui faire confiance, et de recevoir le plus simplement possible ce qu’il ne cesse de donner…

Source d'Eau vive

L’homme à la main sèche symbolise donc l’humanité privée de l’Eau Vive de l’Esprit pour avoir abandonné la Source d’Eau Vive. Qu’elle revienne donc de tout cœur à Dieu en se détournant du mal, et elle ne pourra que boire à la surabondance de cette Vie offerte gratuitement par son Créateur. Pour le montrer, en actes, Jésus va guérir cette homme à la main desséchée. Mais c’est le jour du sabbat, et il n’est pas permis ce jour‑là d’exercer le métier de médecin… Les rabbins permettaient de venir en aide à qui encourait « un grave danger » (Traité Shabbat 18,3) et la Mishna (Yoma 8,6) autorisait à secourir un jour de sabbat quelqu’un en « danger de mort ». Mais, si les jours d’un blessé n’étaient pas en danger, comme dans le cas d’une femme en couche, d’un homme enseveli sous une ruine ou mordu par un serpent, il fallait remettre tout traitement ou tout secours au lendemain du sabbat… Il était bien permis de se laver, mais non d’appliquer une compresse d’eau froide sur une main ou sur un pied foulés. Comme le dira plus tard avec une naïve cruauté un chef de synagogue indigné de voir les malades affluer vers Jésus un jour de Sabbat (Lc 13,14) : « Il y a six jours pendant lesquels on doit travailler ; venez donc ces jours-là vous faire guérir, et non le jour du sabbat ! » Mais devant un raisonnement si inhumain, Jésus répond après avoir guéri « une femme toute courbée » (Lc 13,16) : « Hypocrites ! Chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas de la crèche son bœuf ou son âne pour le mener boire ? Et cette fille d’Abraham, que Satan a liée voici dix‑huit ans, il n’eût pas fallu la délier de ce lien le jour du sabbat ! » Et c’est ce que Jésus fera ici pour cet « homme à la main desséchée » : il le déliera de son lien, il le mènera boire à la Source d’Eau Vive et lui donnera de retrouver avec elle la Plénitude de la vie… N’oublions pas en effet que la maladie et le handicap étaient considérés à l’époque comme les conséquences du péché (cf. Jn 9,1-3). Dans un tel contexte, Jésus manifestait par ces guérisons qu’il était bien « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29) et toutes ses conséquences. Il est celui qui réconcilie l’humanité desséchée avec la Source d’Eau Vive, pour le plus grand bonheur des hommes et de Dieu. Le Père ne peut en effet que se réjouir du bonheur de ses enfants… Et en agissant ainsi le jour du Sabbat, il permet au pécheur pardonné et réconcilié de bien vivre son Sabbat, uni à Dieu dans la Communion d’un même Esprit, d’une même vie…

Jésus va donc entrer à nouveau ici dans la problématique des Pharisiens. Il reprend leur vocabulaire du « permis » et du « défendu » : « Est-il permis, le jour du sabbat »… Mais il ne s’arrête pas aux seuls actes : il plonge à la racine de toute action : « le bien », ou « le mal »… « Est-il permis, le jour du sabbat de faire du bien ou de faire du mal »… Notons que ce « bien » n’est pas ici un idéal absolu que l’on pourrait codifier en préceptes ou en interdits. Il s’agit très concrètement de « faire le bien » en « faisant du bien » à quelqu’un, ce que Jésus expliquera ensuite par « sauver une vie ». St Luc résumera toute la vie du Christ avec cette expression « faire le bien » :  « Vous savez ce qui s’est passé dans toute la Judée : Jésus de Nazareth, ses débuts en Galilée, après le baptême proclamé par Jean ; comment Dieu l’a oint de l’Esprit Saint et de puissance, lui qui a passé en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient tombés au pouvoir du diable ; car Dieu était avec lui. Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem » (Ac 10,37-39). « Faire le bien » équivaut donc pour lui à «guérir tous ceux qui étaient tombés au pouvoir du diable ». Or, « c’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde » (Sg 2,24). Arracher les hommes à l’influence de celui qui est « homicide depuis le commencement » (Jn 8,44), c’est donc les « sauver » de la mort. « Faire le bien » pour Jésus, c’est donc très concrètement « faire du bien » à quelqu’un en « sauvant sa vie ». Or la vie est le bien le plus précieux que nous avons. Toute l’œuvre de Jésus vise justement cette vie, la qualité de notre vie, ce que nous vivons au plus profond de nous-mêmes. Et sa plus grande joie est d’entendre un pécheur pardonné lui dire : « Avec toi, grâce à toi, je suis bien »…

Alors, dit Jésus aux Pharisiens, «  est-il permis, le jour du sabbat, de faire du bien plutôt que de faire du mal, de sauver une vie plutôt que de la tuer ? Mais eux se taisaient »… Terrible silence qui est refus de la vérité la plus élémentaire… S’il s’agit de « sauver une vie », n’est-ce pas parce qu’il y a « danger de mort », une clause légale qui permettait d’agir ? Et la mort la plus grave, n’est-elle pas cette « mort spirituelle », conséquence de ce péché qu’ils croyaient être à l’origine de toutes les maladies et de tous les handicaps ? Ne pouvaient-ils pas reconnaître qu’en enlevant les conséquences les moins graves, la maladie ou le handicap, Jésus montrait en actes qu’il enlevait cette réalité du péché qui est à l’origine de la conséquence la plus grave, la mort spirituelle ? En entrant dans leur logique, le bon sens, l’évidence ne pouvait que les conduire à répondre « Oui ! » à Jésus. Mais au même moment, ils auraient reconnu que la plupart des préceptes qu’ils enseignaient n’étaient que des « préceptes humains », parfois contraires à la volonté même du Dieu Vivant qui ne désire que la vie de ses créatures (Mc 7,1-23-)… Et c’est justement cette remise en question qu’ils vont refuser de faire…

Jésus en sera navré, « navré de l’endurcissement de leur cœur » qui refuse d’obéir à la vérité… Il ira même jusqu’à « promener sur eux un regard de colère », car ce qui le révolte avant tout, c’est qu’ils se ferment à eux-mêmes, par leur orgueil, la porte du Bonheur et de la Vie (Lc 19,41-44)…

Alors, « étends la main », dit Jésus à l’homme… Et ce dernier va choisir d’obéir au Christ plutôt qu’à ces Pharisiens enfermés dans leur légalisme. Le pouvoir bascule… Ils perdent leur autorité sur le Peuple… Ils ne sont plus ces chefs qui commandent en Maître et font sentir leur pouvoir (Mc 10,42), pour leur plus grand profit bien sûr (Ez 34) ! Alors, « ils furent remplis de rage », écrit St Luc dans le récit qu’il nous donne de cet épisode (Lc 6,11). « Étant sortis, les Pharisiens tenaient aussitôt conseil avec les Hérodiens contre lui, en vue de le perdre » (Lc 3,6). Le sort de Jésus est scellé : il a osé les défier… Ils ne se posent même pas la question qui devait jaillir de l’évidence de la guérison : sa Parole ne vient-elle pas de Dieu ? Ils auraient pu reprendre pourtant un principe de discernement inscrit au cœur de la Loi : « Comment saurons-nous que cette parole, le Seigneur ne l’a pas dite ? Si ce prophète a parlé au nom du Seigneur, et que sa parole reste sans effet et ne s’accomplit pas, alors le Seigneur n’a pas dit cette parole-là. Le prophète a parlé avec présomption. Tu n’as pas à le craindre » (Dt 18,21-22). Or ici, tout arrive au moment même où Jésus s’exprime, comme dans le récit de la création du monde : « Dieu dit… Et il en fut ainsi » (Gn 1,3 ; 1,6 ; 1,9…). Jésus disait : « Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 6,38). « Tout ce qui plaît au Seigneur, il le fait, au ciel et sur terre, dans les mers et tous les abîmes » (Ps 135,6), un texte que la traduction liturgique a exprimé ainsi : « Tout ce que veut le Seigneur, il le fait »… Si ce que Jésus dit arrive effectivement, n’est-ce pas le signe que Dieu travaille avec Lui ? A cette question, ils refuseront de répondre, contrairement à Nicodème, Pharisien lui aussi, « notable des Juifs » (Jn 3,1), « Maître en Israël » (Jn 3,10) : « Il vint de nuit trouver Jésus et lui dit : Rabbi, nous le savons, tu viens de la part de Dieu comme un Maître : personne ne peut faire les signes que tu fais, si Dieu n’est pas avec lui ». Nicodème était de bonne volonté… Quant aux autres : « Si je n’étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n’auraient pas de péché ; mais maintenant ils n’ont pas d’excuse à leur péché. Qui me hait, hait aussi mon Père. Si je n’avais pas fait parmi eux les œuvres que nul autre n’a faites, ils n’auraient pas de péché ; mais maintenant ils ont vu et ils nous haïssent, et moi et mon Père » (Jn 15,22-24). Prions pour qu’il n’en soit jamais ainsi pour nous.

                                                                                                                             D. Jacques Fournier

Fiche n°7 (Mc 2,18-3,6) PDF pour éventuelle impression.

 

 

 

[1] RADERMAKERS Jean, « La Bonne Nouvelle de Jésus selon Saint Marc » (Bruxelles 1974) p. 94.

[2] HERVIEUX Jacques, « L’Evangile de Marc », dans « Les Evangiles, textes et commentaires » (Bayard Compact) p. 341.

[3] HERVIEUX Jacques, « L’Evangile de Marc », dans « Les Evangiles, textes et commentaires » p. 341-342.

[4] Un scribe est quelqu’un qui, sachant lire et écrire, étudie la Loi et peut donc éclairer quiconque désire répondre à telle ou telle situation en restant fidèle à la Loi. On avait donc souvent recours à leur science.

[5] GALOPIN Pierre-Marie, « Repas » (Vocabulaire de Théologie Biblique (Ed. du Cerf)) col. 1086-1087.

 

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