Mc 8,11-33: notre lente et nécessaire guérison spirituelle.

L’aveuglement des Pharisiens (Mc 8,11-13)

 Jésus vient d’accomplir un signe merveilleux : avec lui et par lui, le Père a nourri quatre mille personnes, un chiffre qui évoque le monde entier, avec seulement sept pains (Jn 5,19-20 ; 5,36 ; 10,37-38 ; 14,10-11)… Et juste après, les Pharisiens « demandaient de lui un signe pour le mettre à l’épreuve »… Ils n’ont donc pas vu celui qui vient de s’accomplir sous leurs yeux ! De plus, ils ont face à eux le Fils, « le Verbe fait chair », « Dieu Fils Unique », vrai homme et vrai Dieu (Jn 1,14.18)… Son humanité est « l’effigie de sa substance » (Hb 1,3 ; Bible de Jérusalem), « l’expression de son être le plus profond »(Hb 1,3 ; TOB). « Il est l’irradiation de la Gloire de Dieu » (Hb 1,3 ; Bible des Peuples). Sa chair offerte aux yeux de chair est le signe visible de la Présence de Dieu Lui-même au milieu des hommes… Autrement dit un regard du cœur porté sur cet homme Jésus saura reconnaître « l’irradiation de la Gloire de Dieu » au travers de son humanité… Leur demande de signe face au plus beau signe qui soit, Jésus, vrai homme et vrai Dieu, manifeste donc leur aveuglement intérieur… « Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe qui disait : Vous aurez beau entendre, vous ne comprendrez pas ; vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. C’est que l’esprit de ce peuple s’est épaissi : ils se sont bouché les oreilles, ils ont fermé les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur esprit ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse » (Mt 13,14-15 ; Is 6,9-10 ; Jn 12,37-40 ; Ac 28,26-27).

Jésus en gloireDieu est là, sous leurs yeux… Ils ne voient pas, ils ne comprennent pas… Ils sont dans les ténèbres, leur cœur est fermé à la Lumière… Jésus « pousse un profond soupir » (Mc 8,12 ; TOB), « gémissant en son esprit » (Bible de Jérusalem)… Il est profondément désolé… Lorsque des aveugles demandent de voir en refusant intérieurement d’ouvrir les yeux, ils ne pourront jamais rien voir… Le signe est donné, il est là, devant eux, mais pour eux, dans leurs ténèbres, il en sera comme si « aucun signe n’était donné à cette génération »…

De plus, leur demande rejoint celle du diable lors de l’épisode de la tentation de Jésus au désert. En effet, ils lui demandent ce signe « pour le mettre à l’épreuve ». C’est une provocation, ils lui intiment l’ordre d’agir là, maintenant, sous leurs yeux, comme le diable le fit autrefois avec Jésus… « Il le mena à Jérusalem, le plaça sur le pinacle du Temple et lui dit : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas ; car il est écrit : « Il donnera pour toi des ordres à ses anges, afin qu’ils te gardent ». Et encore : « Sur leurs mains, ils te porteront, de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre » (Ps 91(90),11-12). Mais Jésus lui répondit : Il est dit : « Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu » (Dt 6,16) » (Lc 4,9-12). En effet, dans un tel contexte, qui commande, qui est à la première place, qui obéit à qui ? Est-ce la créature qui obéit à son Créateur ou l’inverse ?

De plus, ce type d’ordre est celui que l’on donne dans le cadre d’une domination d’une personne sur une autre… Mais ce type de relation n’existe pas en Dieu où nul ne domine sur que qui que ce soit, mais où chaque Personne divine est au service des deux autres, toutes les Trois étant ensemble au service des hommes, par amour, ne recherchant que leur bien… De plus, si Jésus avait obéi au diable ou aux Pharisiens, il leur en aurait mis « plein la vue ». Mais là encore, Dieu n’est pas ainsi… « Dieu est Amour » (1Jn 4,8.16) et « l’amour rend service… Il ne se vante pas, il ne se gonfle pas d’orgueil », et Jésus est bien « doux et humble de cœur » (1Co 13,4-7 ; Mt 11,28-30), il ne veut pas « être en vue » (Jn 7,4). Son seul désir est d’accomplir la volonté du Père et de « mener son œuvre à bonne fin » (Jn 4,34), en Serviteur du Père (Ac 3,13.26 ; 4,27.30 ; Mt 12,15-21) et des hommes (Jn 13,1-15) par amour pour le Père, car « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,3-6). Encore faut-il qu’ils acceptent librement cet Amour qui ne cesse de frapper à la porte de leur cœur (Ap 3,20) pour les inviter à faire la vérité dans leur vie. Car « quiconque fait la vérité vient à la Lumière » (Jn 3,21), la Lumière du « Père des Miséricordes » (Jc 1,17 ; 2Co 1,3) qui veut « faire miséricorde » à tous (Rm 9,16 ; 1Tm 1,12-17), car « tous sont soumis au péché… Il n’en est pas de juste, pas un seul, tous ils sont dévoyés, tous ensemble pervertis » (Rm 3,9-20). Et puisque « tous ont péché », tous « sont privés de la Gloire de Dieu » (Rm 3,23), « la Gloire au sens biblique », précise en note la Bible de Jérusalem, « présence de Dieu se communiquant à l’homme de façon de plus en plus intime », au plus intime de l’être, pour lui donner de participer à l’Être même de Dieu, qui est Esprit, Lumière, Amour et Vie… « Tous ont péché et sont privés de la Gloire de Dieu » ? « Je leur ai donné la Gloire que tu m’as donnée », dira Jésus à son Père (Jn 17,22). Avec Lui, nous retrouvons gratuitement, par amour, tout ce que nous avions perdu en nous détournant de Dieu : son Esprit, sa Lumière, la Plénitude de sa Vie (1Th 4,8 ; Ep 5,18)… Ainsi, dire « Oui ! » au Christ, c’est dire « Oui ! » à la Lumière de sa Vérité qui n’est qu’Amour, Miséricorde et Tendresse, c’est accepter de faire la vérité dans sa vie à la Lumière même de cette Tendresse qui nous dit, par sa simple Présence, que nous sommes déjà pardonnés en surabondance, par amour, de tout ce que nous allons lui offrir de tout cœur… Et si le Christ enlève le péché du monde, il nous donne au même moment tout ce dont nous étions privés par suite de nos fautes : la Plénitude de son Esprit, qui est Lumière et Vie… Cela fait longtemps qu’Isaïe proclamait ce Mystère d’un Dieu de Miséricorde et de Vie… « Vos mains sont pleines de sang » par suite de tout ce mal que vous commettez : « Lavez-vous, purifiez-vous ! Otez de ma vue vos actions perverses ! Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien ! Recherchez le droit, redressez le violent ! Faites droit à l’orphelin, plaidez pour la veuve ! Allons ! Discutons ! dit le Seigneur. Quand vos péchés seraient comme l’écarlate, comme neige ils blanchiront ; quand ils seraient rouges comme la pourpre, comme laine ils deviendront. Si vous voulez bien obéir », si vous voulez bien accepter de vous repentir en faisant le choix de ne plus commettre ce mal qui finalement vous détruit vous aussi en vous privant de la Plénitude de la vraie Vie, « vous mangerez les produits du terroir », le terroir de Dieu, le terroir de son Royaume qui est « justice, paix et joie dans l’Esprit Saint », « l’Esprit qui vivifie », l’Esprit qui est Plénitude de Lumière et de Vie (Is 1,15-19 ; 6,63 ; Ga 5,25).

Croix Lumière

« Mais si vous refusez et vous rebellez, c’est l’épée qui vous mangera ! », au sens où le mal que vous commettez manifeste que vous êtes déjà morts à la Vie de Dieu qui n’est qu’Amour, Compassion, Miséricorde et Paix (Is 1,20)… Et hélas pour eux, telle est l’attitude ici des Pharisiens qui refusent de se repentir. Dans la folie de leur orgueil, ils se croient justes, religieux, irréprochables (Lc 18,11-12 ; Jn 9,39-40 ; 1Co 1,17-25), un regard qui pourtant ne tiendrait pas longtemps s’ils acceptaient de regarder en face leur fragilité, leurs faiblesses, leurs défaillances, leurs limites… Mais en refusant de faire la vérité dans leur vie en la regardant simplement telle qu’elle est, ils se ferment à eux-mêmes la Porte de la Lumière et de la Vie… Et Jésus en est profondément attristé, Lui qui ne cherche encore une fois que la Vie et la Joie du plus grand nombre… « Je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en surabondance »… « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 10,10 ; 15,11)… « Débarrassez-vous donc de tous les crimes que vous avez commis et faites-vous un cœur nouveau et un esprit nouveau. Pourquoi mourir, maison d’Israël ? Dis-leur : Par ma vie, oracle du Seigneur Dieu, je ne prends pas plaisir à la mort du méchant, mais à la conversion du méchant qui change de conduite pour avoir la vie. Convertissez-vous, revenez de votre voie mauvaise. Pourquoi mourir, maison d’Israël ? » (Ez 18,31 ; 33,11). C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui accepte de se repentir que pour quatre-vingt-dix-neuf soi-disant « justes », qui pensent, dans la folie de leur orgueil, qu’ils n’ont pas besoin de conversion (Lc 15,7). Alors, « pourquoi mourir » en refusant de se repentir ? « Mais mon peuple est cramponné à son infidélité. On les appelle en haut, pas un qui se relève ! » Devant les conséquences dramatiques pour eux de leur refus, « mon cœur en moi est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent » (Os 11,1-9). Nous retrouvons une attitude semblable en Jésus, peu de temps avant sa Passion : « Quand il fut proche, à la vue de la ville, il pleura sur elle, en disant : Ah ! si en ce jour tu avais compris, toi aussi, le message de paix ! Mais non, il est demeuré caché à tes yeux… Tu n’as pas reconnu le temps où tu fus visitée ! » (Lc 19,41-44 ; 13,34-35).

 

L’aveuglement des disciples (Mc 8,14-21)

 

Puis Jésus monte dans une barque avec ses disciples et il les met en garde contre « le levain des Pharisiens et le levain d’Hérode ». Le levain est ce que l’on enfouit au cœur de la pâte pour la faire lever… Jésus reprendra cette image pour évoquer le Royaume des Cieux qui est Mystère de Communion avec Dieu dans l’unité d’un même Esprit (Rm 14,17). L’Esprit donné par Dieu agit ainsi à la manière d’un levain : reçu par la foi au plus profond des cœurs blessés, il a la puissance de les guérir petit à petit, jour après jour… Alors, de pardon en pardon, l’homme tout entier peut se lever pour s’engager désormais sur des chemins de Lumière et de Vie… « Le Royaume des Cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout ait levé » (Mt 13,33).

Mais quel est donc le levain qui est enfoui au cœur des Pharisiens et d’Hérode et qui les fait se lever pour parler et agir ? L’orgueil, la soif de domination et de pouvoir, la recherche éperdue de son propre intérêt au mépris de toute vérité et de toute justice, l’hypocrisie (Lc 12,1). Les disciples doivent faire attention à ne pas tomber dans ces pièges : « Il leur faisait cette recommandation : Ouvrez l’œil et gardez-vous du levain des Pharisiens et du levain d’Hérode » (Mc 8,15).

Jésus parle, mais les disciples ne l’écoutent pas. Ils constatent entre eux qu’ils n’ont plus de pain, ils sont plongés dans leurs préoccupations d’ordre matériel. Pourtant, le Seigneur est là, avec eux, et il vient de nourrir quatre mille personnes ! Si vraiment ils ont besoin de nourriture, ne pourra-t-il pas faire pour eux ce qu’il a déjà fait par deux fois pour les foules ? Sont-ils donc aveugles eux aussi ? « Pourquoi faire cette réflexion, que vous n’avez pas de pains ? Vous ne comprenez pas encore et vous ne saisissez pas? Avez-vous donc l’esprit bouché, des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre ? » (Mc 8,17-18). Eh oui ! Les disciples sont des pécheurs, comme tout le monde… « Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur », lui dit un jour St Pierre, au moment où il commençait à prendre conscience du Mystère de Celui qui était avec lui, dans la barque de sa vie… Mais cette prière ne sera pas exaucée, car Jésus est venu non pas pour les justes mais pour les pécheurs : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais les malades ; je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, au repentir » (Lc 5,8.31-32), pour qu’ils puissent être comblés de sa Lumière et de sa Vie… Pierre commencera donc par être l’heureux bénéficiaire de la Miséricorde de Dieu… « Tu as les Paroles de la Vie éternelle » (Jn 6,68), et il passera le restant de ses jours à rendre témoignage à cette Miséricorde pour que tous ceux et celles qu’il rencontrera puissent vivre eux aussi ce que lui-même a vécu… Car c’est un grand bonheur que d’entrer, en le vivant, dans la Lumière et la Vie de Dieu : « Heureux les invités au festin du Royaume » (Ap 19,9)… « Maître, il est heureux que nous soyons ici » (Lc 9,33), dira-t-il au moment où il verra cette Lumière resplendir du visage de Jésus…

 La-multiplication-du-painPour l’instant, les disciples sont toujours aveugles… Pour les aider à en prendre conscience, Jésus va les interroger sur les deux multiplications des pains qu’ils viennent de vivre avec lui, et ils répondront bien ! « Ne vous rappelez-vous pas, quand j’ai rompu les cinq pains pour les cinq mille hommes, combien de couffins pleins de morceaux vous avez emportés?   Ils lui disent : Douze – Et lors des sept pour les quatre mille hommes, combien de corbeilles pleines de morceaux avez-vous emportées ?   Et ils disent : Sept » (Marc 8,18-20). Ils ont donc bien vu ce qu’il s’est passé, mais ils n’ont toujours pas compris la signification profonde de ces évènements, comme c’était déjà le cas juste après la première multiplication des pains : « Ils n’avaient rien compris à l’affaire des pains, leur cœur était endurci » (Mc 6,52). Les disciples sont donc bien comme les Pharisiens pour lesquels Jésus était « navré de l’endurcissement de leur cœur » (Mc 3,5), comme autrefois le Pharaon, roi d’Egypte (Ex 7,22 ; 8,15 ; 9,35), les Israélites au désert (Ps 95,8-10), le roi Sédécias (2Ch 36,11-13), bref, tous les hommes… De désobéissance en désobéissance, de mal en mal, la séduction du péché a endurci leur cœur (Hb 3,13), elle les a « privés de cette gloire de Dieu » (Rm 3,23) qui est Plénitude de Lumière et de Vie : « Avec leurs pensées enténébrées, ils sont devenus étrangers à la Vie de Dieu à cause de l’ignorance qu’a entraînée chez eux l’endurcissement du cœur, et, leur sens moral une fois émoussé, ils se sont livrés à la débauche au point de perpétrer avec frénésie toute sorte d’impureté » (Ep 4,17-19). « Etrangers à la Vie de Dieu », ils ne peuvent donc qu’être aussi étrangers à « la Lumière de la Vie » (Jn 8,12), car cette Vie est Lumière (Jn 1,4 ; 2Co 4,3-4).  Plongés intérieurement dans les ténèbres (Rm 1,21), « ils ont bien des yeux mais ils ne voient pas, des oreilles et ils n’entendent pas, un cœur et ils ne comprennent pas » (Mt 13,13-15 ; Jr 5,21)… Telle est notre situation à tous. De cœur, nous sommes tous des aveugles nés (Jn 9)… Mais Dieu, dans sa Miséricorde, ne cesse de nous « appeler des ténèbres à son admirable Lumière » (1P 2,9)… Et telle est toute la mission du Christ : nous faire passer progressivement de nos ténèbres à sa Lumière (Col 1,13-14 ; Jn 8,12 ; 12,46). Il veut ouvrir nos yeux et nos oreilles intérieures (Mt 13,16-17) pour nous rendre capables, dans la foi, de reconnaître l’œuvre vivifiante de Dieu, sa Présence et l’écho de sa voix. Et tout ceci sera le fruit de la Présence de l’Esprit en nos cœurs, un Esprit de Lumière et de Vie : « Nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. Car c’est à nous que Dieu l’a révélé par l’Esprit ; l’Esprit en effet sonde tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu. Qui donc entre les hommes sait ce qui concerne l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, nul ne connaît ce qui concerne Dieu, sinon l’Esprit de Dieu. Or, nous n’avons pas reçu, nous, l’esprit du monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, pour connaître les dons gracieux que Dieu nous a faits » et qui sont Plénitude de Lumière et de Vie… « En effet, le Dieu qui a dit : Que des ténèbres resplendisse la lumière, est Celui qui a resplendi dans nos cœurs » par pure grâce, par pure Miséricorde car « il ne s’agit pas de l’homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait Miséricorde » (1Co 2,9-12 ; 2Co 4,6 ; Rm 9,16)…

 

La guérison d’un aveugle à Bethsaïde (Mc 8,22-26)

 

A la lumière du contexte que nous venons d’étudier, cette guérison va donc être le signe de la guérison intérieure que Dieu est venu proposer à tout homme en prenant l’initiative de le rejoindre dans son humanité de chair et de sang, avec et par son Fils, « le Verbe fait chair » (Jn 1,14)… Comme nous le verrons, cette guérison, exemple unique dans tous les Evangiles, se fera en deux temps… Elle sera donc progressive, un « petit à petit » que le Seigneur met en œuvre dans nos cœurs et dans nos vies par le « Oui ! » répété et confiant de notre foi… Et comme elle concerne tous les hommes, blessés de la même blessure, elle s’appliquera ici tout particulièrement aux disciples, et notamment à Pierre qui s’exprimera en leur nom à tous…

 Guérison-de-laveugle-né-par-Duccio-di-Buoninsegna

Commençons par remarquer à quel point nous retrouvons en Mc 8,22 une formulation proche de celle employée en Mc 7,32 :

 

  Mc 7,31-33 Mc 8,22
L’indication         géographique S’en retournant du territoire de Tyr,il vint par Sidon vers la mer de Galilée,à travers le territoire de la Décapole. Ils arrivent à Bethsaïde
On lui amène un malade On lui demande un geste Et on lui amène un sourd,qui de plus parlait difficilement,et on le prie de lui imposer la main. Et on lui amène un aveugle, en le priant de le toucher.
Jésus l’emmène à l’écart   Le prenant hors de la foule,à part,  Prenant l’aveugle par la main,il le fit sortir hors du village. 
Contact (toucher)                      et salive il lui mit ses doigts dans les oreilleset avec sa salive lui toucha la langue. Après lui avoir mis de la salive sur les yeuxet lui avoir imposé les mains…

 

On pressent que St Marc a un canevas intérieur, un ensemble de points de repères, sur lesquels il revient sans cesse lorsqu’il rédige un récit de guérison…

« À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos » (Mt 5,42)… Comme toujours, Jésus est le premier à mettre en pratique ce qu’il nous demande… Aucune démarche à son égard, pourvu bien sûr qu’elle soit en harmonie avec ce que Dieu désire pour nous (cf. Lc 12,13-15), ne restera sans réponse.

Jésus prend l’aveugle par la main et il l’emmène à l’écart… Nous retrouvons en St Marc ce que nous avons appelé « le secret messianique » : St Marc souligne la volonté de discrétion de Jésus, et avec elle l’importance de ne pas se tromper à son égard sur le « pourquoi » de sa venue et le contenu de sa mission (cf. fin de la fiche n° 5). La royauté de Jésus n’est pas terrestre, à l’image des rois de ce monde, mais spirituelle… Et il n’est pas venu pour guérir tous les malades mais pour sauver tous les hommes de « la seconde mort » (Ap 2,11 ; 20,6.14 ; 21,8), la mort spirituelle… Les guérisons qu’il accomplit sont les signes visibles de cette guérison spirituelle qu’il est venu mettre en œuvre, par le pardon des péchés et le Don de l’Esprit, dans le cœur de tous les hommes … Dans le contexte de l’Eglise primitive, le geste de l’imposition des mains suggère tout particulièrement ce Don de l’Esprit (Ac 8,18 ; 1Tm 4,14 ; 2Tm 1,6 ; Hb 6,2)…

Gue_rison_de_laveugle_ne_par_Duccio_di_BuoninsegnaJésus parle le langage que nous pouvons comprendre : il touche les membres malades, vis à vis desquels Dieu va agir avec puissance, et il utilise sa salive comme le faisaient les médecins de l’époque… Mais Lui est le seul Médecin capable de guérir notre être tout entier « l’esprit, l’âme et le corps » (1Th 5,23)…

Et puis, comme nous l’avons déjà souligné, Jésus va s’y reprendre à deux fois pour accomplir cette guérison, fait unique dans tout l’Evangile. Mais tout s’éclaire à la lumière de ce qui précède et de ce qui suit…

En effet, elle sera, comme toutes les autres, le signe visible d’une guérison invisible, accomplie au plus profond de notre être, celle de notre cécité et de notre surdité spirituelles… Et la dynamique du texte indique que cette guérison spirituelle s’accomplit lentement dans le temps, au fil des jours, des semaines et des années, car Jésus peut nous dire, à tous : « O cœurs sans intelligence, lents à croire » (Lc 24,25)…

 

Jésus impose donc pour la première fois les mains à l’aveugle et lui pose une question : « Est-ce que tu vois quelque chose ? » « Ayant ouvert les yeux, l’homme disait : Je vois »… Si nous en restions là, nous pourrions dire qu’il est guéri… Mais il poursuit : « Je vois les gens, ils ressemblent à des arbres, et ils marchent »… Il voit, il perçoit les mouvements, mais si, pour lui, « les gens ressemblent à des arbres », cela prouve qu’il y a encore un problème. Il commence à voir mais la perception de ce qu’il voit ne correspond pas à la réalité… La guérison est en bonne marche, mais elle n’est pas encore complète… Il a besoin d’une nouvelle intervention… Alors, « Jésus, de nouveau, imposa les mains sur les yeux de l’homme »… Notons que le geste de la salive sur les yeux a disparu, et que cette seconde imposition des mains est réalisée spécifiquement « sur les yeux »… La puissance de l’Esprit se concentre sur eux… et l’homme « se mit à voir normalement, il se trouva guéri » et Marc insiste : cette fois, sa guérison est parfaite, « il distinguait tout avec netteté »…

 

La nécessaire guérison spirituelle de Pierre, des disciples, de nous tous (Mc 8,27-33)

 

Cette guérison va être le symbole de notre guérison à tous, celle que Pierre va vivre lui‑même… Nous l’avons déjà dit, Pierre est un pécheur comme nous tous, « il a des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre », son « esprit » est « bouché » (Bible de Jérusalem), son « cœur » est « aveuglé » (Traduction liturgique)…

En quittant Bethsaïde en direction « des villages de Césarée de Philippe », Jésus va demander à ses disciples : « Pour les gens, qui suis-je ? Ils répondirent : Jean-Baptiste, pour d’autres Elie ; pour d’autres, un des prophètes »… Mais ils savent bien qu’il n’en est rien… Alors, Jésus va leur poser directement la même question : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Après tout ce qu’ils ont entendu depuis leur première rencontre avec lui, après tout ce qu’ils ont vu depuis qu’ils le suivent sur les routes de Palestine, à quelle conclusion sont‑ils arrivés ? Que discernent-ils maintenant de son Mystère, tout en sachant qu’il ne peut être découvert que par la foi et dans la foi, en posant sur lui un regard qui engage l’être tout entier, « corps, âme et esprit » ? En effet, si « Dieu est Esprit », si « Dieu est Lumière » (Jn 4,24 ; 1Jn 1,5), ce n’est que « par ta Lumière que nous pouvons voir la Lumière » (Ps 36(35),10). Seul celui qui accueille le Don de l’Esprit qui est Lumière pourra reconnaître, grâce à cette Lumière « illuminant les yeux de son cœur » (Ep 1,18), la Présence de cette même Lumière « qui rayonne sur le visage du Christ » (2Co 4,6)… Car « personne ne peut dire « Jésus est Seigneur » sans l’action de l’Esprit Saint » (1Co 12,3). Ce n’est que grâce à la Lumière de l’Esprit que notre esprit peut reconnaître la Présence de cette même Lumière, en Plénitude, dans le Christ…

jesus-guerit-aveugleAlors, où en est Pierre ? L’Esprit, en s’unissant à son esprit, a commencé à travailler son cœur, à le laver, le purifier, le guérir, à l’arracher à ses ténèbres pour le transférer dans la Lumière de la Vie (Col 1,12-14)… Avec elle, en elle, que voit-il maintenant ? Et Pierre va répondre au nom de tous : « Tu es le Christ », le Messie, Celui que le Père a oint pour instaurer son Royaume (Lc 4,18-19 et 4,43). Si nous en restions là, sa réponse serait bonne. Comme précédemment pour l’aveugle, nous pourrions dire, spirituellement cette fois, qu’il est guéri car, de fait, Jésus est bien le Christ, le Roi Messie que Dieu avait promis d’envoyer dans le monde (Is 9,1-6 ; 32,1-5 ; 11,1‑9 ; Jr 23,5-6). Lorsque Jean-Baptiste, emprisonné, en a douté, il a envoyé ses disciples demander à Jésus : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? À cette heure-là, Jésus guérit beaucoup de gens affligés de maladies, d’infirmités, d’esprits mauvais, et rendit la vue à beaucoup d’aveugles. Puis il répondit aux envoyés : Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ; et heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi ! » (Lc 7,18-23). Cette parole faisait allusion à quantité de textes d’Isaïe que Jean-Baptiste connaissait par cœur (Is 29,18 ; 35,5-6 ; 42,6-7 ; 26,19)… Les disciples eux aussi connaissaient ces textes lus et relus le jour du Sabbat à la synagogue (Lc 4,16-22). Eux aussi ont vu tous les signes que Jésus a faits. Ils ont bien compris que les prophéties s’accomplissaient et ils en sont arrivés à la conclusion que Jésus est le Christ, le Messie promis par les Ecritures…

 

Mais juste après cette déclaration de Pierre, Jésus va commencer à leur enseigner que « le Fils de l’Homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et après trois jours ressusciter ». Pierre réagira aussitôt : « Il se mit à le réprimander »; « Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera point ! » (Mc 8,32 ; Mt 16,22). Les disciples ont commencé à reconnaître que Jésus est le Christ, mais ils n’ont pas encore compris que sa royauté n’est pas terrestre mais spirituelle. Comme pour l’aveugle, il reste encore du travail à faire pour qu’ils puissent bien percevoir son Mystère « avec netteté »… La perception qu’ils en ont en cet instant ne correspond pas encore à la réalité… Dans l’esprit des Juifs de ce temps, il était en effet impossible que le Messie attendu connaisse la souffrance, l’échec humain et la mort. Dieu devait faire échapper cet être exceptionnel au sort commun des mortels, en le délivrant un peu à la manière d’Elie qui était monté directement au ciel sans passer par la mort (2R 2,1‑18). Pierre pensait ainsi, avec tous les autres, que Jésus allait bientôt instaurer le Royaume de Dieu de façon purement temporelle, politique (Lc 19,11 ; Ac 1,6), en chassant les Romains et en redonnant à Israël sa pleine souveraineté. Et la mère de Jacques et de Jean – tout comme eux d’ailleurs – voyait déjà ses deux fils aux places d’honneur (Mt 20,20-21 ; cf Mc 10,35-37)…

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Comme pour l’aveugle, Pierre et tous les disciples ont donc encore besoin de guérison… La perception qu’ils ont de Jésus est d’ailleurs si peu conforme à la vérité qu’elle s’apparente plutôt à celle du diable : un Messie triomphant et triomphateur, imposant avec force et puissance le Royaume de Dieu, à la manière des grands de ce monde… C’est pourquoi, le jour où Jésus ne fut pas accueilli dans un village de Samarie, Jacques et Jean lui dirent tout naturellement : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions au feu de descendre du ciel et de les consumer ? Mais Jésus, se retournant, les réprimanda » (Lc 9,54-55). Et ici, il fait de même : « Jésus, se retournant et voyant ses disciples » qui partageaient tous cette idée d’un Messie terrestre et glorieux de la gloire de ce monde, « interpella vivement Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes »…

Leur perception de son Mystère est donc encore bien vague et imparfaite. Ils n’ont pas fini d’avoir besoin du Seigneur et de l’Esprit de Vérité pour aller plus avant dans la vérité toute entière (Jn 16,12-13 ; 14,26) ! « Le présent épisode souligne cette difficulté des disciples à reconnaître l’identité profonde de leur Maître et son œuvre messianique. Il atteste de la lenteur des hommes à parvenir à une foi sans équivoque (Luc 24,25-27). Tout un cheminement s’avère nécessaire »[1] pour eux comme pour nous, au fil des jours, des semaines et des années…

                                                                                                                                D. Jacques Fournier

[1] HERVIEUX J., « L’Evangile de Marc » dans « Les Evangiles, textes et commentaires » p. 410.

Fiche n°14 (Mc 8,10-33) Fichier PDF pour une éventuelle impression…

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