« Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? » (Lc 6,41) (DJF).

Dans sa Première Lettre aux Corinthiens (1Co 15,54-58), St Paul évoque l’accomplissement de notre vie, par delà notre mort : « Quand cet être corruptible aura revêtu l’incorruptibilité et que cet être mortel aura revêtu l’immortalité, alors s’accomplira la parole qui est écrite : la mort a été engloutie dans la victoire » (1Co 15,54). Cette notion de mort englobe ici :

1 – la mort physique qui fait partie de notre cheminement de créatures ici-bas ; nous avons mis neuf mois pour ‘naître à la terre’, nous mettrons la durée de notre vie pour ‘naître au ciel’. Cette étape n’est pas la conséquence du péché puisque la Vierge Marie, l’Immaculée Conception, préservée par grâce de toute souillure inhérente au péché originel, s’est endormie dans la mort pour vivre ensuite son Assomption, « esprit, âme et corps » (1Th 5,23) et entrer ainsi, en « tout son être », dans la Plénitude de la vie éternelle…

2 – la mort spirituelle, qui est, elle, la conséquence directe du péché, puisqu’elle est le fruit de la rupture de relation de cœur avec Dieu, Lui qui est Source éternelle de Vie (Jr 2,13 ; Jn 7,37-39), Don gratuit de la Plénitude même de sa Vie, et nous avons tous été créés comme « capacité d’accueil » de ce Don : tel est notre « esprit » appelé, comme Elisabeth (Lc 1,41), Zacharie (Lc 1,67), Jean Baptiste, son fils (Lc 1,15), Jésus, vrai homme et vrai Dieu (Lc 4,1), les Apôtres (Ac 2,4), St Pierre (Ac 4,8), St Paul (Ac 9,17)… à être « rempli d’Esprit Saint », cet « Esprit qui est vie » (Ga 5,25), cet « Esprit qui vivifie » (Jn 6,63 ; 2Co 3,6).

Or, puisque « Dieu est Amour » (1Jn 4,8.16), il est Don éternel de tout ce qu’il Est en Lui-même, car « le propre de l’Amour est de se répandre, de se donner » (Pape François, mercredi 14 juin 2017).… « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), un Esprit qui est vie ? Il est Don éternel de l’Esprit Saint, et donc Source de Vie… Consentir à la relation avec Lui, s’ouvrir de tout cœur à Lui, c’est recevoir ce Don gratuit de l’Amour, c’est vivre pleinement… Le refuser, se fermer à Lui, c’est se condamner soi-même à la mort, alors que Dieu, Lui, est toujours Source de Vie, Don offert gratuitement, mais qui se heurte à une porte fermée… Il n’empêche, ce Don déjà offert « frappe » toujours à la porte des cœurs (Ap 3,20), et avec Lui, c’est Dieu qui nous invite à lui ouvrir, à nous repentir, et à nous laisser pardonner, purifier, sanctifier par ce Don qui, seul peut nous combler puisque nous avons tous été créés pour le recevoir et trouver en Lui le vrai Bonheur, la vraie Plénitude, la vraie Joie…

Ainsi, « revêtir l’incorruptibilité, revêtir l’immortalité », c’est laisser, au terme de notre vie, le Don de l’Esprit Saint accomplir pour nous son œuvre de résurrection et de vie… En effet, le Père a ressuscité le Fils par cette Puissance de l’Esprit Saint : il fut ainsi « établi Fils de Dieu avec puissance selon l’Esprit de Sainteté par sa résurrection des morts » (Rm 1,4). « Et si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous » (Rm 8,11).

Et la dynamique est la même pour les fondements de notre vie chrétienne ici-bas. St Paul emploie ainsi le même verbe « revêtir » pour évoquer les conséquences du baptême : « Vous tous, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ : il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Ga 3,27-28). Autrement dit « revêtir le Christ », c’est recevoir le Don du Saint Esprit qui nous unit au Christ et nous introduit, « rempli du Saint Esprit », dans « la communion du Saint Esprit » (2Co 13,13), « dans l’unité de l’Esprit » (Ep 4,3) : nous sommes alors « un dans le Christ Jésus », tous unis au Christ et entre nous dans la communion d’un même Esprit…

La volonté de Dieu est alors accomplie : « Père », priait Jésus juste avant sa Passion en évoquant ses disciples et à travers eux tout être humain sur cette terre, « que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé. Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes un : moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité, et que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé » (Jn 17,21-23). E c’est bien parce que le Père aime le Fils de toute éternité qu’il lui donne sa gloire : « Père, ceux que tu m’as donnés », c’est-à-dire tout être humain, où qu’il soit, quel qu’il soit (Jn 3,16-17 ; 4,42 ; 12,32 ; 1Tm 2,3-6), « je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, afin qu’ils contemplent ma gloire, que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde » (Jn 17,24). Et le Père « donne la gloire » au Fils en lui donnant « l’Esprit de Dieu, l’Esprit de gloire » (1P 4,14), cet « Esprit qui vivifie » (Jn 6,63 ; 2Co 3,6), cet « Esprit qui est vie » (Ga 5,25). Voilà ce que le Fils est venu nous communiquer, tout aussi gratuitement, par amour : « Recevez l’Esprit Saint » (Jn 20,22) et avec Lui le Don de la vie éternelle…

Ainsi, avec et par ce Don, « là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5,20). Si « le salaire du péché, c’est la mort, le Don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle, dans le Christ Jésus » (Rm 6,23) par le Don de « l’Esprit qui vivifie »… « La mort est alors engloutie dans la victoire » de l’Amour…

Or puisque « Dieu est Amour » (1Jn 4,8.16), puisque « Dieu est Esprit » (Jn 4,24), donner l’Esprit, c’est donner l’Amour : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous fut donné » (Rm 5,5), « l’amour dont Dieu nous aime » précise en note la Bible de Jérusalem. C’est pourquoi « le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix » (Ga 5,25). Et si Paul invite à « se montrer bienveillant », il présente cette attitude comme une conséquence directe du baptême : « le jour où apparurent la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes, il ne s’est pas occupé des œuvres de justice que nous avions pu accomplir, mais, poussé par sa seule miséricorde, il nous a sauvés par le bain de la régénération et de la rénovation en l’Esprit Saint. Et cet Esprit, il l’a répandu sur nous à profusion, par Jésus Christ notre Sauveur » (Tt 3,1-7).

En effet, Dieu, dans son Amour, est toujours « bienveillant » : « il excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout » (1Co 13,7). Il regarde plus les qualités que les défauts. Il encourage plus qu’il ne reproche… « Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? » (Lc 6,39-45). En effet agir ainsi, c’est manifester que la soi disant lumière qui habite nos cœurs n’est que ténèbres… Certes, tel défaut, telle faiblesse, telle fragilité, tel péché est peut-être bien réel, vrai, indiscutable… Il n’empêche, le mettre en lumière pour discréditer, juger, condamner, sans amour, ni miséricorde, ni bienveillance, c’est adopter l’attitude du prince des ténèbres… Avec lui, la vérité est sans amour… Se comporter ainsi manifeste donc que notre regard est malade, car notre cœur est malade : « Si ton œil est malade, ton corps tout entier sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres ! » (Mt 6,23). Autrement dit, c’est « la poutre » de nos ténèbres en nous qui nous fait voir « la paille », le détail imparfait dans la vie de nos frères… N’ayant pas en nous la Lumière de Dieu, nous manifestons alors par nos jugements à l’emporte-pièce, durs et sans pitié, à quel point nous sommes « aveugles de cœur »…

Demandons au Seigneur de pouvoir prendre conscience de nos ténèbres ; que sa Lumière nous permette de reconnaître en nos cœurs ces « poutres » qui nous aveuglent… Nous constaterons alors la gravité de notre état, et déjà, « la paille » de notre frère apparaîtra comme un détail par rapport à notre poutre… La situation est identique dans la Parabole du débiteur impitoyable (Mt 18,21-35). Jésus commence par inviter ses disciples à une miséricorde continuelle : «  Pierre lui dit : Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ? Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix-sept fois », c’est-à-dire encore et toujours… Et pour illustrer cette invitation, il prend l’exemple d’un homme qui devait dix milles talents à son roi, c’est-à-dire 260 tonnes d’argent, ce qui, au cours actuel équivaut à 182 millions d’euros. « Cet homme n’ayant pas de quoi rendre, le maître donna l’ordre de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, et d’éteindre ainsi la dette. Le serviteur alors se jeta à ses pieds et il s’y tenait prosterné en disant : Consens-moi un délai, et je te rendrai tout. » Il n’est vraiment pas conscient de la gravité de son état : même avec un délai, aussi grand soit-il, il ne pourra jamais rembourser l’énormité de cette dette… Au Smic net actuel de 1231 €, il lui faudrait près de 150 000 ans pour tout rembourser, et cela sans jamais dépenser un centime pour se nourrir, se loger, etc… « Bouleversé de compassion jusqu’au plus profond de ses entrailles, le maître de ce serviteur le relâcha et lui fit remise de sa dette. 

En sortant, ce serviteur rencontra un de ses compagnons, qui lui devait cent deniers », c’est-à-dire 455 grammes d’argent, soit 318,50 €. Certes, c’est une somme non négligeable, mais quelle est-elle par rapport à 182 millions d’euros ? « Ce serviteur le prit à la gorge et le serrait à l’étrangler, en lui disant : Rends tout ce que tu dois. Son compagnon alors se jeta à ses pieds et il le suppliait en disant : Consens-moi un délai, et je te rendrai. Mais l’autre n’y consentit pas ; au contraire, il s’en alla le faire jeter en prison, en attendant qu’il eût remboursé son dû. » Apprenant cela, le Roi le convoqua et lui dit : « Ne devais-tu pas, toi aussi, faire miséricorde à ton compagnon comme moi je t’ai fait miséricorde ? »

Apprenons donc à reconnaître notre poutre avant de dénoncer la paille de nos frères… Ce qui ne signifie pas du tout fermer les yeux sur le mal et faire comme si celui là n’existait pas. C’est ce que Jésus déclare juste après cette parabole de la paille et de la poutre : « Chaque arbre se reconnaît à son fruit : on ne cueille pas des figues sur des épines ; on ne vendange pas non plus du raison sur des ronces. L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon », ce Trésor étant le Don de l’Esprit Saint reçu dans un état de prière le plus continuel possible : « Vivez dans la prière et les supplications ; priez en tout temps, dans l’Esprit; apportez-y une vigilance inlassable » (Ep 6,18). Et ce même Esprit nous aidera à aimer comme Dieu aime, à grandir dans ce regard de bienveillance qu’il nous invite à porter les uns sur les autres, sans jamais répondre au mal par le mal (1P 2,18-25)…

                                                                                                   D. Jacques Fournier

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